Sensibilités

par François Bordes
2017, in La Revue des revues n° 57

La revue savante imprimée sur du papier est tellement condamnée qu’il ne cesse de s’en créer. On ne se lasse pas, en effet, de voir paraître ces nouvelles revues de sciences humaines à la beauté graphique impeccable et élégante, au projet intellectuel audacieux, à l’esprit dynamique et conquérant.

Belle, donc, comme un rêve de papier : Rives tradition, pour la couverture, Cyclus offset pour l’intérieur. Issu de fibre 100% recyclées et fabriqué en France, ce papier-là est imprimé en Normandie, dans le Calvados, par le soin de l’imprimerie Corlet. Ajoutons que ce rêve compte 165 pages et qu’il croise le jaune, le noir et les gris. La création graphique est l’œuvre de Mélie Giusiano. Voici pour la forme qui, déjà, en dit long sur le projet de cette revue d’histoire, de critique & de sciences sociales. La perspective dans laquelle elle se place est prometteuse : défendre l’approche des phénomènes historiques et sociaux du point de vue de la sensibilité. Le conseil scientifique dresse à lui seul une bibliothèque de l’histoire des sensibilités, de la pensée critique et des sciences sociales. De Stéphane Audouin-Rouzeau, Patrick Boucheron, Peter Burke, Roger Chartier, Olivier Christin, Alain Corbin, Georges Didi-Huberman, Arlette Farge ou Jean-Claude Schmitt, aux étoiles montantes Ludivine Bantigny, Romain Bertrand, Dominique Kalifa ou Sylvain Venayre… C’est toute une mouvance, une sensibilité intellectuelle et critique qui se trouve rassemblée autour de la revue. Le comité de rédaction est animé par Quentin Deluermoz, Christophe Granger, Hervé Mazurel et Clémentine Vidal-Naquet. La responsable des éditions Anamosa, Chloé Pathé, assure la direction éditoriale.
L’objet de cette revue semestrielle est de démontrer que la question des sensibilités ne constitue pas seulement un objet d’étude mais une « démarche de connaissance », « un puissant outil d’intellection des sociétés présentes et passées ». Cette intellection se veut politique et souhaite « prolonger l’important et disparate héritage “critique” ». L’enjeu est en effet de « mieux saisir l’actuelle importance des ressorts sensibles de la vie collective du gouvernement par les émotions ». à partir et au-delà de « l’univers des savoirs », Sensibilités propose donc de « faire exister un espace de recherches, mais aussi d’expression, d’exposition et de confrontation, d’expérimentation des modes de récit ». Pour mettre en œuvre cet ambitieux programme, la revue s’organise en quatre rubriques : « recherche » propose un dossier sur un thème, « expérience » offre un espace à toutes formes d’expression et de création, expérimentation d’écritures ou de méthodes ; « dispute » revient sur des questions polémiques et « comment ça s’écrit » invite des chercheurs en sciences sociales à livrer leur réflexion sur leurs pratiques d’écriture.
Cette première livraison repose la question du charisme, classique depuis Weber et Michels, en plaçant « l’enchantement affectif » au cœur de l’enquête. L’article d’Yves Cohen, « Pour une histoire politique des sens », propose un parcours sémantique particulièrement intéressant  : il montre combien le terme de charisme est d’un usage récent. D’origine théologique, il n’apparaît en français qu’en 1879 et son acception politique n’entre qu’en 1976 dans le Robert. La « montée en puissance du nom de charisme » est donc récente – l’auteur rappelle d’ailleurs avec raison que la première traduction en français de Max Weber (mort en 1920) date de 1959, grâce à Raymond Aron. Nicole Woosley Biggart confronte la notion de charisme au phénomène de la vente à domicile dans l’Amérique des années 1980. Il faut méditer les leçons de cette improbable rencontre de Weber et Tupperware. La rubrique « expérience » propose une amusante dissection d’un ouvrage invitant à « développer son charisme ». Le management de soi porte à son paroxysme, d’après Christophe Granger, la « vision néolibérale de l’individu en société ». Croisant témoignages, carnets de terrain et analyse d’observations, Catherine Lenzi revient sur l’expérience sensible de chercheurs ayant travaillé sur les relations d’autorité en centres éducatifs fermés. Le numéro s’achève avec « l’écriture intranquille » d’Arlette Farge. Ce texte présente le « petit théâtre solitaire » de son art d’écrire et sa façon sensible d’aborder le matériau archivistique : « Je prends le temps de recopier tout à la main (je ne photographie pas le manuscrit ou rarement, je ne le photocopie pas non plus), sans oublier ni un seul mot, ni la syntaxe ni l’orthographe particulière de l’époque. C’est une manière pour moi de m’incruster dans la langue, de l’entendre en l’écrivant et aussi de visualiser plus facilement ce qui survient, qu’il s’agisse de silhouettes, de gestes, de dialogues, de mouvements ». Le toucher, le regard et l’écoute permettent ainsi de mieux respirer l’esprit des temps passés et présents

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