Specimen

par Elvire Lilienfeld
2012, in La Revue des revues n° 48

Saluons Specimen, revue lancée cette année par les étudiants de l’École Normale Supérieure de Lyon. Elle est d’une exigence remarquable, tant dans son contenu que dans sa forme, le projet est ambitieux, avec une périodicité bimestrielle, et un format d’une quarantaine de pages minimum. On y trouve à la fois des analyses et des créations, littéraires et visuelles (dessins, photographies, nouvelles, poésie…). Elle s’affirme comme le lieu où les questions artistiques peu débattues sont de mise – les contributions sont d’excellente qualité, les analyses, très référencées, et elle a également pour ambition d’être le miroir de la création, protéiforme.
Cette double tension est déjà dans le titre, renforcé par le sous-titre : Specimen, revue d’art et d’essai. Pour en paraphraser la définition de specimen, il donne « une idée de l’espèce », au domaine auquel la revue appartient, art et essai, et d’emblée on s’attend – répétons-le, nous ne serons pas déçus – à ce que certains critères d’exigence soient remplis : nouveauté, recherche, intérêt artistique et esthétique. Théâtre, cinéma, peinture, littérature ; retour sur une pièce, un film, une œuvre plastique, un livre, un auteur et puis des dessins, des photos, des textes. Analyse et commentaire, création et essai de formes. Quelques exemples, arbitrairement choisis, d’éclairages sur certaines interrogations peu courantes dans les domaines artistiques : la lumière dans l’œuvre de Jean Rustin, une jolie réflexion sur l’utilisation de l’imparfait « C’était… » pour parler de son ressenti face à une pièce que l’on vient de voir jouée et du rapport à la durée que le théâtre induit, sans oublier la ballade aux côtés de Corto Maltese, le rêveur aux yeux ouverts. L’équilibre entre les différentes propositions d’analyse et de création, forcément fragile et instable, pousse assurément à l’inventivité, et le « dialogue » Patrice Chéreau, Bernard-Marie Koltès et Hervé Guibert en est l’une des plus intéressantes illustrations, fragile échange qui s’écrit sous nos yeux, avec les mots que tous ont déjà écrits ou prononcés, puisqu’il s’agit d’un montage de citations des trois auteurs, organisé en entretien mené par un « intervenant ». Cette double perspective de la revue est sans doute inhérente à toute revue, transformant un article critique en texte de création, ce que rappelle l’un des contributeurs : « […] la création d’une revue est une expérience artistique à elle seule. On y parle de création en créant soi-même […]*», mais au-delà de ça, ce sont des pratiques artistiques que la revue veut montrer et c’est également ce qu’elle est, dans sa matérialité : la maquette elle-même est l’une des contributions majeures à la publication. La maquette a d’ailleurs bougé entre les deux premières livraisons : papier de couverture différent, ajout d’un cahier en papier couleurs, pavé explicatif en fin de réflexion, comme pour la minibiographie de Thoreau… C’est normal, une revue en mouvement. Mais tentons une hypothèse, qui n’est que supposition. Le numéro 2 possède quelque chose que le numéro 1 n’avait pas, ne pouvait pas avoir. Un Lecteur, un Autre, extérieur au projet, fait de chair, pas celui forcément virtuel, qui prévaut à la conception du premier numéro. Son œil, son oreille sont sans doute ce qui a fait évoluer, surtout qui a ajouté une dimension. Étaient présents le plaisir d’écrire –à entendre au sens le plus large –, et le plaisir de lire – là encore dans une acception dépassant son cadre strict –, donner à voir est venu combler ce qui n’était pas un manque par ailleurs. Venant ainsi incorporer le lecteur dans le « nous » du projet présenté sous l’ours : « la revue ne se donne qu’une contrainte : évoquer et rafraîchir ce qui, dans l’art, nous meut ».
Du bel ouvrage. De la belle revue.

*« L’“être ensemble” au fondement de la solitude amoureuse » de Jordan L’Hostis-le Hir, Specimen no 1, p. 22.

Coordonnées de la revue

La Revue des revues no 48

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