The Black List

par Jérôme Duwa
2015, in La Revue des revues n° 54

L’infamie est un titre de gloire que l’on porte rarement à la boutonnière. Pourtant, il y a bien une certaine ivresse à se savoir un réprouvé.
Dans le domaine des Lettres, le nom de cette revue nous propulse d’un coup des décennies en arrière, au temps du Comité national des écrivains dont la commission d’épuration se réunit pour la première fois le 14 septembre 1944. À rechercher des informations sûres à ce propos dans le livre d’Anne Simonin (Les Éditions de Minuit, 1942-1955, Le devoir d’insoumission, Imec éditeur, 2008, p. 175), on apprend qu’il y a eu, en fait, quatre « listes noires ».The Black List n° 2
La revue The Black List, née à Dijon en mai 2013 et qui a fait paraître une seconde livraison en juin 2014, prend désormais le relais de cette sombre histoire. Elle ne prétend cependant pas s’instituer en un nouveau comité de censure. Une prémonition funeste parcourt néanmoins ces pages où s’entend aussi le rire sec de l’humour noir entre les dents des crânes que l’on croise de-ci de-là, et jusque dans la maquette jouant des codes du faire-part de décès. Le temps des listes noires peut revenir et un puissant venin de moralisme (de « moraline » disait Nietzsche) est en cours d’instillation. Le plus expédient est encore de réclamer d’être couché immédiatement sur une liste noire, comme l’a fait, en 1946, le poète polyglotte de l’écoute Armand Robin1, cité dans l’éditorial.
Établir une « liste noire par anticipation » : tel est donc, en résumé, le projet peu conventionnel de cette revue assumant volontiers le mode de survie parasitaire de la puce.
Le numéro 1 distingue Xavier Forneret (1809-1884) réédité en 2013 par les Presses du réel de Dijon après avoir été exhumé par Breton dans l’Anthologie de l’humour noir (1940) et republié après-guerre par le fidèle éditeur des surréalistes, Éric Losfeld. The Black List donne à relire le poème extrait de Vapeurs ni vers ni prose que l’on trouve aussi dans l’anthologie d’André Breton. Annoncé sous la forme d’un réquisitoire, un texte de Bruno Lemoine lu à la Fondation d’art contemporain Le Consortium (Dijon) établit un parallèle entre Forneret, le comique américain Andy Kaufman auquel Milos Forman a consacré un film (Man on the moon,1999) et le poète Julien Blaine, dont on peut lire un manifeste favorable au maculage des affiches publicitaires. Les trois appartiendraient à la confrérie des M.A.T. : « Maudits Arrogants et Triomphants ».
La revue se donne toute licence pour repérer ce qui dans l’actualité littéraire et artistique relève de cette attitude paradoxale ou tout du moins d’une forme de refus d’adhérer conduisant parfois jusqu’aux ultimes conséquences. Ainsi, dans Black’s black, texte et musique de Jacques Rebotier, créé par L’Ensemble intercontemporain le 3 avril 2011 à La Villette, on croise l’émouvante figure de Jean Seberg, qui n’est pas seulement l’actrice d’À bout de souffle de Godard ou des Hautes solitudes de Garrel, mais aussi une sympathisante des Black Panthers. Et cette vie-là s’achève ainsi : « Jean Seberg fut retrouvée suicidée / à l’arrière de sa voiture, / le 8 septembre 1979. R5. Blanche ».
On en apprend un peu plus sur le directeur de la publication en lisant le large extrait d’un essai de Jean-Yves Bosseur intitulé Les œuvres ouvertes, d’un art à l’autre (Minerve, 2013).
L’essayiste cite en effet une expérience menée par Bruno Lemoine s’inscrivant dans un courant de recherches poétiques visant à construire un « nouveau rite d’interaction » avec le lecteur. Ainsi, il a envoyé au hasard des lettres invitant leurs destinataires à devenir des personnages d’un texte qu’il entendait écrire dans une forme de collaboration. L’expérience s’est révélée être un échec : « Ce qu’il reste de ce livre est une tentative de geste libre. Tentative, parce que mon geste n’aurait été libre que si j’avais senti une communauté d’esprit possible avec un lecteur – mais je ne crois pas plus, actuellement, à une communauté possible avec un lecteur qu’avec le lecteur ou le public. » Bilan sans appel qui nous ramène à la figure de K, l’arpenteur du Château évoqué dès l’éditorial, mais un K désespéré, « qui aurait compris que le Château n’existe pas et qui arpenterait donc un désert, un plan lisse sans confins ni limite (…) ».
C’est aussi dans ce désert traversé cependant avec une énergie rageuse que The Black List no 2 nous rend plus familier le banalyste Jean-Pierre Le Goff (1942-2012). Il est comparé au Bartleby de Melville : « Dans Le Cachet de la poste, Le Goff employait la fuite du temps et l’enfilage de perles comme mode opératoire d’une œuvre qui trouve ses origines dans le mouvement dada, la ’pataphysique et le surréalisme, une œuvre qui ne se donnait pas initialement à lire, mais qui se présentait sous la forme d’invitations à promenades et à dérives (…) ».
Un florilège de textes de Le Goff nous libère en effet de toute préoccupation historisante, puisqu’il aborde les avant-gardes précédemment citées, en se débarrassant du souci parfois si pesant de la stricte fidélité.
Que ne peut-on aussi se libérer de la fatigante fidélité à soi ! C’est l’objet du second dossier sous le titre « Je est un autre ». Rassurons-nous, il ne s’agit pas là d’une énième analyse rimbaldienne oubliant que la vérité doit s’éprouver dans un esprit et dans un corps, mais justement d’une proposition de mise en œuvre de ce que le mot de Rimbaud recèle toujours de vivant. Partant des possibilités technologiques en matière de faux administratifs, un Manifeste signé par les poètes et les artistes de la revue propose d’en tirer parti sans tarder.
Concrètement, il s’agit pour un individu de changer d’identité, compte tenu du peu de surveillance s’exerçant, pour le moment, sur les citoyens. Fourier revient : « Beau projet, utopie de poche – faire de sa vie une fantaisie –, et qui fait de chaque texte écrit un pré-texte à jouir. » Et suivent, entre autres, un article sur l’étrange cas de pandrogynie de Genesis et Lady Jaye, ou encore, la belle fable de Liliane Giraudon (Les questions il faut les poser avant), dont on peut opportunément prélever ces deux fragments : « Ne vous y trompez pas./ L’imagination crée des fantômes. »
Est-il possible d’inscrire des fantômes sur une liste noire ? On peut sûrement trouver un arrangement.

  1. On se reportera à son sujet aux pages de Jean-Yves Jouannais dans Artistes sans oeuvres. I would prefer not to (Verticales, 2009, p. 44-48).

Coordonnées de la revue

 

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