Villa Europa

par Xavier Schapira
2011, in La Revue des revues n° 45

Villa Europa est le nom de l’immeuble – en photo sur la couverture – qui abrite à la fois l’Université franco-allemande créée en 1948 « dans le respect des traditions des deux pays et dans une perspective résolument européenne » et l’Institut d’Études françaises de Sarrebruck. Tout naturellement la jeune revue s’affirme comme un espace de réflexion sur l’Europe.
D’emblée, la directrice de l’Institut, Valérie Deshoulières, à l’orée du numéro, présente en quelques lignes sa vision de l’Europe : continent de paradoxe « capable du pire, mais aussi de l’esprit critique susceptible de le condamner », possédant « comme Janus deux visages : une face Las Casas et une face Pizarro ». C’est par une véritable profession de foi européenne qu’elle présente ses objectifs : [L’Europe], « j’y crois. […] c’est bien l’esprit européen et son intrinsèque ambivalence que je voudrais faire aimer. »
Dans cette perspective, la Villa Europa organise de multiples activités : concerts, expositions, conférences, cercles de lecture, etc. La revue illustre cette orientation en publiant dans une première section intitulée « Passages d’Europe » des conférences prononcées dans le cadre des « Soirées de l’Europe ».
« Passages d’Europe » s’ouvre par un texte de Dominique Schnapper intitulé La notion d’identité nationale : quelles significations ? Après avoir décrit la dévalorisation du national, l’auteur analyse le retour actuel de l’identité nationale (qui n’est pas, selon elle, le nationalisme) et conclut que « la nation reste un lieu de continuité historique, de projet démocratique et d’affirmation identitaire ; l’identité nationale est encore un sentiment profond et puissant. »
Mélancolie européenne est le titre de la contribution d’Yves Hersant : l’auteur développe la thèse qu’entre « culture et mélancolie, l’Europe a noué depuis vingt-cinq siècles le plus étroit des rapports ; si étroit, peut-être, qu’il caractérise en quelque sorte un “esprit européen” ». De cette longue contribution, retenons les analyses extraordinaires par leur originalité et leur finesse de deux tableaux, Melancolia I d’Albrecht Dürer et Le Cri d’Edvard Munch, d’une œuvre littéraire, René de Chateaubriand et d’un film le Nosferatu de Murnau. Et Yves Hersant de conclure : « … née en Europe, la mélancolie a très tôt débordé le domaine médical… Dans cette force surgissante… les Européens ont vu bien autre chose qu’une maladie. À leurs yeux, elle apparaît en même temps que la culture, lorsque l’homme se découvre double : non pas un, mais duel, et portant de l’autre en lui. Comme l’Europe elle-même. »
Pour Jacques Dewitte dans Le Mal dans les mots : Sur L’Enlèvement au sérail de Mozart, l’opéra est un genre propre à la culture européenne dans la mesure où « s’y manifeste une mise à distance, une délibération à la fois intérieure et extériorisée… ». L’importance des femmes dans les opéras de Mozart est également « très européen[ne]» dans la mesure où l’Europe a su « cultiver une relation complexe entre les deux sexes où ont leur place l’esprit aussi bien que la sensualité. » Suivent plusieurs pages d’analyse de L’Enlèvement au sérail pour aboutir à la conclusion que dans cette œuvre transparaît « l’une des constantes de l’esprit européen : la conscience du langage, du logos comme faculté humaine, comme puissance à la fois merveilleuse et dangereuse… ».
À partir du film Le Regard d’Ulysse (1995), Élodie Lélu évoque l’Europe de Théo Angelopoulos. Le personnage « incertain » nommé A. dans le film est « de nature éminemment européenne » par le mouvement de s’arracher à lui-même, de se regarder avec les yeux des autres, de se questionner sur sa propre identité en y intégrant à la fois victoires et défaites, d’assumer les contradictions… Analysant l’identité profondément grecque du cinéaste et la situation actuelle de la Grèce, « microcosme même de l’Europe » et « lieu à partir duquel on peut penser l’Europe », l’auteure aboutit à un questionnement relatif au vieux continent : « L’Europe est-elle vraiment délimitable ? L’Europe ne correspondrait-elle pas plutôt à un état d’esprit ? ».
Par contraste, la dernière contribution de « Passages d’Europe », Réaction épidermique d’Azouz Begag, nous entraîne loin de l’Europe, à Los Angeles, « dans les artères de la société XXL, société de la démesure inégalable en Europe, la satiété de la consommation. » Vision hallucinante d’une ville où se côtoient richissimes artistes et sans–abri, dans un monde multiculturel où cependant les préjugés demeurent… Le portier de l’hôtel prend le professeur d’université noir, avec qui Azouz Begag a rendez-vous, pour son chauffeur !
Dans la deuxième section, sous le vocable de « Terres d’Encre », sont rassemblés des textes inédits d’écrivains venus rendre visite à la Villa Europa. Parmi les cinq récits, tous dignes d’intérêt, on retiendra d’abord Un curieux cas de somnambulisme en 1789. Une anecdote (1825) par M.V. (1825) et Jean-Christophe Valtat (2010), récit fantastique bien mené dans un style très XVIIIe siècle. Les deux dernières contributions portent sur la mélancolie. L’une (Les ancolies de Marguerite Duras : Pierre blanche, bile noire par Éric Vigner et Sophie Khan) analyse la mélancolie qui « coule dans l’œuvre de Duras comme l’eau sur la peau d’Ophélie ». L’autre associe les deux grands thèmes qui traversent le numéro : mélancolie et Europe (Mélancolies européennes). De père hongrois et de mère française, Theresa Révay proclame sa passion pour l’Europe où elle se sent partout chez elle. Arpentant villes et campagnes européennes, elle ressent respect, connivence et parfum d’âme qui résument le mieux l’Europe qu’elle aime.
La troisième section de Villa Europa, « Ponts des arts », rassemble des textes d’étudiants ayant fréquenté l’Atelier d’écriture autour de deux thèmes : Les Fantômes de la Villa Europa évoquant le passé de la mythique Villa Röchling, du nom d’une riche famille de sidérurgistes et Drôle d’endroit pour une rencontre, en relation avec le Festival d’écriture dramatique.
Tous ceux qui mènent une réflexion en profondeur sur l’identité européenne liront avec profit et plaisir Villa Europa.

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