XXI

L'information grand format

par Marianne Dautrey
2008, in La Revue des revues n° 41

No 1, janvier 2008
Périodicité : trimestrielle
Éditeur : Rollin publications
Directeur de publication : Laurent Beccaria
Adresse : 3, rue Rollin, F-75005 Paris
Tél : 01 42 17 47 80 ; Fax : 01 43 31 77 97
www.leblogde21.com
info@rollinpublications.fr
ISSN : 1960-8853
Prix : 15 €

XXI comme XXIe siècle. XXI, comme la première revue du XXIe siècle. C’est ce que suggère la jeune créature numérique qui émerge d’entre les appels de une de la couverture du premier numéro de la publication. Tout en artifice, une chevelure d’un blond platine plaquée, des yeux délavés au point d’en être transparents, des joues rebondies un peu trop roses, des traits exagérément réguliers, son dessin étrangement parfait lui donne un air ultra-contemporain. Un peu femme, un peu enfant, être de science-fiction ou, plus vraisemblablement encore, créature de jeux vidéos – peu importe : c’est cette indifférenciation précisément qui en fait une de ces créatures que le XXIe siècle débutant sait d’ores et déjà parfaitement façonner.
Inscrit en chiffres romains, le titre « XXI », par un effet de relief, peut également se lire comme XXL : « extra, extra large ». Le sous-titre « information grand format » le confirme, qui résonne comme une déclaration de principe ouvertement en porte-à-faux vis-à-vis du mot d’ordre qui court dans tout le monde de la communication contemporain : faire court. XXI fera long ! Le format et l’épaisseur de la publication en sont les garants. Ce volume permet des jeux de rythmes – ses couvertures ne ressemblent pas en vain à des couvertures de magazines pop. La publication s’ouvre sur une myriade d’articles très courts qui forment comme des constellations de news. Elle se poursuit avec un dossier thématique fait de longs reportages ponctués de dessins. Puis alternent des reportages photographiques, qui sont comme une réplique des reportages écrits, des interviews, des portraits, des bandes dessinées. à l’image de ses deux premières couvertures qui ne semblent surchargées que parce qu’aucune hiérarchisation entre les icônes et les appels de une n’y est lisible d’emblée, à l’image de la jeune créature qui accumule des insignes aussi bien de Mac Donald, de Chanel, de Coca Cola que de… Poutine. Nul ordre ne préside à la succession des textes, des photos et des dessins mais au fil des textes, photos et dessins se dessine une cadence qui semble progressivement embrasser un récit global et conférer à celui-ci une nécessité et une économie propres.
XXI nous donne des nouvelles du monde. De l’Afrique, de l’Asie, de l’Amérique du nord, de l’Amérique latine, de l’Europe enfin, jusque dans ses confins. Des nouvelles proches comme des nouvelles lointaines, tout à trac. Pourtant, manifestement, XXI n’a pas la volonté d’être un journal. Ni même un magazine. Cette publication ignore par trop souverainement l’actualité immédiate pour cela. Elle consacre son dossier spécial à la Russie au moment où l’on parle de l’Asie et du Proche-Orient, et encore elle ne daigne pas y parler des récentes élections et c’est à peine si elle mentionne le nom de Poutine. XXI ne se revendique pas non plus comme une revue, même si ses textes sont accompagnés d’une bibliographie. Elle néglige tout autant le commentaire que le discours d’opinion. Elle n’affiche aucune unité de point de vue – disons idéologique – et ne revendique aucune forme de distance théorique. Fondée par un ancien reporter du Figaro, Patrice de Saint-Exupéry, et un éditeur, Laurent Beccaria, si XXI a une ambition, c’est bien celle de refuser tout métadiscours et, au contraire, de narrer des histoires, de renouer avec la tradition d’un récit du présent. On y lit l’histoire, écrite par Colette Braeckman, d’un rejeton d’une sorte de pionnier australien qui, débarqué au Congo au milieu du siècle dernier, fait fortune dans l’extraction des minerais et des métaux. Dans le sillon tracé par son père, en plein dans un Congo traversé par les guerres, Georges Forrest, composant tour à tour avec un Mobutu puis des Kabila, avec un capitalisme d’état puis un libéralisme sauvage, devient vice-roi du Congo et y fonde une dynastie belge – aujourd’hui, en passe d’être détrônée par les Chinois. On y lit, recomposée par Charlie Buffet, l’histoire de l’eau en Chine et du projet pharaonique de Mao d’inverser le cours des fleuves afin d’irriguer le nord du pays. On y lit, narré par Emmanuel Carrère, le destin politique d’un romancier russe, Edouard Limonov, qui, traversé par toutes les ambivalences de la Russie actuelle, devient romancier avant-gardiste à Paris, desperado à New York, mercenaire en Serbie et qui, aujourd’hui transformé en leader du parti national-bolchévique russe, s’érige en héraut de la liberté aux côtés de Kasparov…
Sans doute, ce parti pris résolu de la narration contre le commentaire procède-t-il, chez Beccaria comme Saint-Exupéry, d’un désir évident de renouer avec le genre du grand reportage narratif sur le modèle d’un Albert Londres ou d’un Arthur Koestler. Mais pas seulement. Mais, en démultipliant les reportages, en s’arrimant à une présentation éclatée, discontinue du monde, XXI trouve une forme qui échappe aux discours systématiques, aux explications unifiées, qu’elles soient idéologiques, téléologiques ou complotistes. Au plus proche de la singularité de chaque expérience sensible, de chaque situation vécue, elle fait bien plutôt jouer les correspondances, les échos, les impuretés, les mélanges. Une trame se tisse tout de même mais au fil de celle-ci s’échafaude l’image fragile et instable d’un monde que plus aucun récit ne fonde ni ne rassemble. En ce sens, nul doute que XXI prend la mesure d’un changement sinon de siècle du moins d’époque, d’un bouleversement qui touche essentiellement les catégories du politique, de l’économique, du juridique et du social. Ce qu’elle fait apparaître est un univers de zones grises, où le politique flirte avec le mercenariat, où l’économie glisse insensiblement dans le trafic, où la légalité se mue en pratique criminelle et ainsi de suite. Ce qu’elle donne à entendre est l’expérience du monde à laquelle donne lieu ces bouleversements… peut-être celle que vivent ces créatures hybrides qui surgissent des couvertures de XXI ?

Marianne Dautrey

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