« Sur les revues

À propos de Tel Quel : les souvenirs de Julia Kristeva

Rarement peut-être revue aura autant divisé. Et ça dure encore. Tel Quel (1960-1982) n’est plus, et depuis longtemps, mais d’une certaine façon elle hante toujours les esprits. Un contentieux solide demeure. Il me suffit de parler avec des aînés – précision personnelle : je suis né en 1979 –, avec celles et ceux qui ont vécu de près ou de loin la période Tel Quel pour s’en apercevoir. Entre les partisans et les opposants de ce qu’on peut bien, avec le recul, appeler un mouvement, des antagonismes irréductibles semblent persister. Mais on sait déjà tout ça… Parues en septembre, les mémoires dialoguées de Julia Kristeva* – dialoguées car il s’agit d’un livre d’entretiens – apportent un éclairage sur la vie de la revue et, surtout, sur le ressenti de Kristeva, venue trouver sa place dans cette galaxie-là. À plusieurs reprises, forme et fond, elle en parle. Un témoignage de l’intérieur, donc, qui vient compléter la lecture des Samouraïs (1990) roman dans lequel, on s’en souvient peut-être, apparaissent les membres de la revue, acteurs de premier plan (Sollers, Pleynet, Ricardou, Faye, Hallier…) et ceux qui, plus ou moins à distance, graviteront autour (Ponge, Derrida, Guyotat, Foucault…).

Rappelons le contexte des débuts : fin 1965, bourse en poche pour mener un travail de thèse, Julia Kristeva s’envole de sa Bulgarie natale pour la France. D’abord sérieusement déboussolée, elle prend très vite ses marques, et s’adapte, véritable éponge, au climat intellectuel bouillonnant de l’époque. Le premier qui mentionne Tel Quel devant Julia Kristeva, c’est, semble-t-il, Tzvetan Todorov, qui finalisait alors sa Théorie de la littérature nourrie des écrits des formalistes russes. Et c’est à peu près en même temps, au séminaire de Barthes et par Gérard Genette, qu’elle entendra pour la première fois parler de son fondateur, « un certain Philippe Sollers » – qui allait devenir son mari en août 67… Elle raconte son « intégration progressive » à l’équipe de la revue car elle ne fait pas tout de suite partie du noyau dur : « Le groupe n’était pas “groupal” et je n’ai jamais assisté aux réunions du comité de rédaction, mon nom n’a figuré sur la liste du comité que tardivement. Les relations avec chacun, chacune (…), étaient très différentes, spécifiques, incomparables, pas l’ombre d’une communauté », se souvient Julia Kristeva qui désamorce là les critiques, encore vivaces, portant sur le fonctionnement, verrouillé disons, de Tel Quel. À ses yeux, donc, rien qui relève du clanique ; elle veut retenir dans ce collectif éclaté une sociabilité féconde et plurielle. Au-delà des personnalités singulières des uns et des autres, elle précise d’ailleurs un peu plus encore ce qui l’a avant tout attiré dans cette aventure collective : « La tonalité dissonante, corrosive qui s’en dégageait, et qui m’a d’emblée séduite, sous l’apparente légèreté agitée et les attitudes asociales de ces écrivains, c’était plutôt celle du risque. » Non sans une certaine nostalgie, mais lucide car elle concède à demi-mots des excès liés à l’effervescence de l’époque, Julia Kristeva se rappelle comment elle a embrassé cette « culture iconoclaste, irrévérencieuse » dont Tel Quel aura été, sinon la matrice, en tout cas la motrice. C’est à dessein que j’emploie ce dernier terme ferroviaire : Tel Quel, vu par Kristeva, a visiblement eu un effet d’entraînement sur sa vie d’écrivain et sur sa trajectoire intellectuelle. L’activité théorique de la revue l’a mise sur les rails de telles ou telles intuitions qu’on retrouve au fondement de son travail, à la croisée de la sémiologie, de la linguistique et de la philosophie.

L’impact de Tel Quel, c’est aussi cet épisode – ô combien controversé on le sait – du voyage dans la Chine maoïste de 1974. Kristeva fera partie de cette délégation estampillée Tel Quel, la première qui se voit autorisée à entrer dans le pays depuis son admission trois ans plus tôt à l’ONU. Lacan fait défection à la dernière minute (et pour d’obscures raisons vaudevillesques, selon Kristeva), mais Sollers, Barthes, Pleynet et François Wahl en sont. Le récit que fait Kristeva de ce moment-là n’est pas dénué d’ambiguïté. La recontextualisation n’atténue qu’à peine, comment dire, un certain embarras. On croit comprendre que c’est à partir de ce voyage très encadré (c’est aux acclamations de « Longue vie aux camarades de Tel Quel ! » qu’ils étaient accueillis dans certains villages) qu’elle commence à prendre personnellement ses distances avec la politique. Quoique sans désavouer jamais la ligne politique de Tel Quel alors, elle laisse entendre qu’elle date de cette expérience chinoise son éloignement progressif de toute question proprement politique pour s’orienter vers une autre voie, celle de la psychanalyse…

D’autres moments telqueliens sont ici et là évoqués par Julia Kristeva, qui éclairent l’activité de la revue et l’influence qu’elle a eue sur son parcours intellectuel et ses recherches (qu’il s’agisse des « soirées théoriques » à rallonge entre les membres de la revue ou encore de ce passage évoquant le colloque Artaud-Bataille à Cerisy en 1972, qu’elle qualifie d’ « happening », dans un cadre habitué à des manifestations autrement plus feutrées…). Bref, le regard, assez distancié semble-t-il, que Kristeva porte sur ces années-là, d’ébullition continue, offre un point de vue supplémentaire sur l’époque Tel Quel. C’est sa vision des choses, redisons-le, et certains ne s’interdiront probablement pas de la trouver discutable. Quoi qu’il en soit, cela fournit des éléments au dossier Tel Quel qui, à n’en pas douter, ne sera jamais vraiment classé.

Anthony Dufraisse

* Je me voyage (entretiens de Julia Kristeva avec Samuel Dock), Fayard.


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