« Sur les revues

Nouvelles de la République des lettres

Olivier Abel, Pierre Bayle. Les paradoxes politiques, Michalon, « Le bien commun », 2017.

« Si chacun avait la tolérance que je soutiens, il y aurait la même concorde dans un Etat divisé en dix religions que dans une ville où diverses espèces d’artisans s’entre-supportent mutuellement ». En ces jours d’incertitude, tandis que, dans la tourmente de polémiques détestables remonte une vieille haine toujours avide d’accuser juifs, protestants, francs-maçons ou musulmans de tous les maux, on sortira fortifié de la lecture de l’excellente synthèse qu’Olivier Abel vient de consacrer à Pierre Bayle (1647-1706).

Charnière entre l’aventure cartésienne et celle des Lumières, l’œuvre de l’auteur des Pensées sur la comète est en effet d’une profonde, d’une précieuse, d’une criante actualité. Ce huguenot méridional (la visite de sa maison natale dans son village du Carla-Bayle en Ariège vaut le déplacement), contraint à l’exil par la Révocation de l’Édit de Nantes, développa une pensée atypique, libre et iconoclaste. Libertin athée, protestant resté fidéiste ou sceptique plein d’humour, Bayle fut un penseur oblique et hétérodoxe, défenseur de la liberté de conscience pour tous, théoricien du blasphème. Olivier Abel choisit d’interroger principalement les paradoxes de cette pensée politique qui tenta de tenir ensemble l’ordre et la pluralité, la logique et l’errance.

Une telle pensée foisonnante, paradoxale, complexe et hétérodoxe, rien de surprenant à ce qu’elle trouve dans la forme revue son véhicule de prédilection. Oui, revuistes, Pierre Bayle est l’un de nos grands ancêtres ! En mars 1684, Bayle lance avec un libraire huguenot réfugié à Rotterdam un périodique « destiné à proposer des recensions de toutes sortes d’ouvrages, dans toutes les disciplines, et pour tous les publics, quelle que soient leur confession ou nationalité ». L’aventure durera jusqu’en 1687, deux ans après la Révocation de l’Édit de Nantes. Prélude au grand’œuvre que fut son Dictionnaire historique et critique, les Nouvelles de la République des Lettres s’intéressent à l’histoire, à la littérature, aux sciences, à la médecine, aux biographies ou aux récits de voyages. La revue vulgarise avec style et drôlerie les savoirs et les controverses théologiques les plus ardues. Il critique l’historiographie de son temps (« l’histoire que l’on accommode à peu près comme des viandes dans une cuisine »), critique l’obscurantisme religieux (« l’évangélisation des pays d’Europe hier, d’Afrique ou d’Asie aujourd’hui, joue davantage sur la ruse et la coercition que sur la conviction »). Il est indispensable et même urgent de repuiser des forces à la source vive de la pensée moderne, au foyer des notions de liberté de conscience, de tolérance et de pluralisme. Bayle fut l’incarnation d’une utopie en acte, la République des Lettres, dépassant toutes les attaches identitaires, nationales ou religieuses. Pour évoquer son travail dans les Nouvelles de la République des lettres, Pierre Bayle écrivait ceci : « Vous remarquerez aisément dans cet ouvrage l’irrégularité qui se trouve dans une ville. »

Toute revue est une ville.

N’est-ce pas la plus belle et la plus juste des métaphores pour désigner le travail à l’œuvre dans les revues – ces petites cités construites à l’aube de l’âge des Lumières ?

François Bordes

 

 


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