À propos de Pierre Minet

Des PAYS HABITABLES, no 12 : à propos de Pierre Minet

La revue Des PAYS HABITABLES a l’habitude de conjuguer poètes intenses, géographes anarchistes, dessinateurs inspirés — avec un soupçon de nostalgie pour l’inventivité typographique des siècles passés, celle qui, connaissant bien la rigueur, est en position de la détourner et d’ouvrir son champ à l’imaginaire. Joueur et technique, professionnel et ludique, son dernier numéro, le douzième, ne déroge pas à ce qui n’est pas une règle. Après Roger Gilbert-Lecomte dès le deuxième numéro, et les quatre larges lettres d’André Breton à Roger Caillois dans le neuvième, c’est Pierre Minet, présenté avec enthousiasme et précision par son fils Georges, qui poursuit ce fil conducteur : la trace de Dada et du surréalisme et, mêmement, de leurs opposants dans la littérature française.

Pierre Minet a été lancé, si l’on peut dire, dès 1928, par Circoncision du cœur, édité par Edward W. Titus, et L’Homme Mithridate, aux éditions de la NRF, avant Histoire d’Eugène (1930). Il est aussi connu pour La Défaite (1947), des « confessions » dont il espérait qu’elles émeuvent André Breton — ce qu’elles ne manquèrent pas de faire — animées par ce qu’il appelait lui-même « la prétention d’intéresser » le lecteur. Et Pierre Minet parvient très bien à intéresser ses lecteurs. Il est aussi le cofondateur du Grand Jeu, un mouvement de la fin des années 20, avec lequel il prolongea un long compagnonnage en présentant Testament (1955) de Roger-Gilbert Lecomte dans la collection « Métamorphoses » dirigée par Jean Paulhan. Mais foin de tant d’hiers.

Pour aujourd’hui, nous découvrons trois inédits de Pierre Minet, un texte sur Reims, des réflexions en pièces détachées à propos d’un séjour algérien, un coup d’œil rétrospectif sur Charles du Bos, assemblage qui relève de la gageure, probablement significative. Nous verrons bien.

La ville de Reims-la-très-plate ne se laisse pas caricaturer en cette capitale de l’ennui qui autoriserait l’analogie avec la Charleville, sinon la Mézières, de Rimbaud. Roger Gilbert-Lecomte le rappelle à Roger Vailland dans une lettre de 1924 : les pires villes de plaine sont encore des villes de ciel. Un néant à remplir, une caricature à équilibrer par un idéal, une liquéfaction à remplacer par une exigence diamantaire. Vierzon, Briançon ou Alençon : tous injustes, les exemples sont inutiles : un ennui abyssal à surmonter par une activité des quatre-saisons. On dirait plus justement : une hyperbole à laquelle seule une autre hyperbole peut répondre. Mais Reims, cette ville bombardée dès l’automne 1914, puis en 1915, avant les faubourgs de Paris, n’a plus la même fonction esthétique qu’avant-guerre. La fracture, l’effondrement, les débris et les dents creuses y feraient la loi, si de tels ravages pouvaient se résorber en une loi esthétique.

Les rencontres de Sidi-Madani disent déjà quelque chose au lecteur. C’est là, en Algérie, que Francis Ponge griffonna en 1947 les premières pages de My creative method, publiées à Zurich en 1949. Pierre Minet y a été invité, avec d’autres, par Charles Aguesse, animateur des rencontres de Sidi-Madani, officiellement destinées à faire progresser la connaissance de l’Algérie par les écrivains français, et des écrivains français par leurs homologues algériens. Jean Tortel, Louis Parrot, Brice Parain, Michel Leiris, Louis Guilloux, Jean Cayrol, Henri Calet, sans compter Albert Camus, aucun de ces noms n’est indifférent. Tous réagissent de manières très diverses à cette découverte. Le texte publié aujourd’hui est la tentative de reconstitution, par Pierre Minet, de ce qu’il répondit à un journaliste, avant d’embarquer, ou de rembarquer, pour Marseille.

Comment souvent, le pauvre Charles du Bos enfin tient lieu de cible. Catholique, connu pour son journal, son dialogue avec André Gide, il est devenu l’exemple, sinon le modèle, de l’écrivain lecteur, voire de l’homme de lettres introspectif, et désigné comme tel par les jeunes gens furieux de Reims-la-bombardée. Pierre Minet note sans délicatesse, mais avec plaisir, qu’il ne comprend rien à la conversation des grands de la NRF, à laquelle pourtant il assiste, une pratique littéraire en elle-même désuète, semble-t-il — il n’a pas encore décidé de poursuivre lui-même une autre carrière conversationnelle, à la radio. Des années plus tard, au terme de sa lecture des pages du Journal, il s’avoue alors conquis par la qualité d’âme et l’exceptionnelle sensibilité de du Bos.

Le nom d’une ville, l’essai d’une institution culturelle, un auteur. Dans les trois cas, il s’agit d’observer un choc, voire de provoquer un accident. Pierre Minet observe son propre devenir d’homme singulier, confronté à d’autres éléments, d’autres espaces. Le lecteur le trouverait moins sympathique s’il tentait de se mettre en scène. Les amateurs de dessins d’écrivains peuvent aussi se pencher sur le cas-Minet, par exemple en ouvrant ces très beaux cartons à dessin de petit format : Les Feuillets inutiles. La Maison des amis du livre avait donné en 1997 ses Hérauts du Grand Jeu, et son Roger Gilbert-Lecomte, accompagné de photographies de Wols.

Mais nous ne voudrions pas réduire Des Pays habitables à un témoignage d’histoire littéraire. Le titre des rubriques situe l’esprit de la revue : lettrisme aviaire, dromomanie dans ses deux espèces, citadine et rurale, tentative de transcription alphabétique du chant des oiseaux, par le vicomte Gérard de la Bassetière. Les noms de Joseph Joubert et Francis Poictevin, Louis Figuier et Charles Fourier, Freud et Liebknecht, Patrick Cloux et Jacques Lèbre, peuplent utilement les sommaires, cette volière à ciel ouvert, de la revue. En ajoutant Elisée Reclus et Henry David Thoreau, on reconnaîtra les intérêts du directeur, Joël Cornuault, longtemps libraire indépendant à Vichy. Indépendamment de l’habitabilité de notre monde, Des Pays habitables laissent le lecteur soucieux de son économie nidicole, mais aussi de celle de ses rêves les plus gratuits, les plus généreux, les plus dispendieux. Naïveté, Utopie, Exubérance, telle est sa devise constante.

Des PAYS HABITABLES, n° 12, octobre 2025, 86 p.

 

Bernard Baillaud