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George Steiner : un intellectuel devant la fenêtre

 

George Steiner est mort il y a une quinzaine de jours. Sorte de monstre érudit, professeur de renom, intellectuel polémique, il a marqué de son empreinte les études littéraires, ouvert des voies critiques, rassemblé un savoir considérable. Auteur de livres majeurs comme Après BabelGrammaires de la créationLa Mort de la tragédie ou Errata, contributeur de 1966 à 1997 à The New Yorker (en volume chez Gallimard), il a contribué à The Economist, publié de nombreux articles dans des revues universitaires… Sa place dans le paysage culturel anglo-saxon, bien que souvent critiquée, demeurera centrale.

 

En regard, il a pour le moins clivé le lectorat français qui l’a certes admiré pour son érudition folle – comment ne pas le faire, lorsqu’il cité de mémoire de longs passages d’Homère, Shakespeare et Dante avec une facilité déconcertante ou passe d’une langue à l’autre, vivante ou morte, avec une facilité déconcertante ? – mais s’est réservé davantage quant à certaines de ses positions. Ses réflexions, ses livres, ses articles nombreux ont posé question au champ de la pensée du littéraire, de la traduction, du plurilinguisme, des rapports entre les arts…

 

On réalisera l’importance de la place qu’il occupe, de l’impression de fin d’une ère que clôt sa disparition, en considérant la multitude d’articles, de toutes sortes, de toutes chapelles, qui lui ont été consacrés… Comme l’écrit, dans un long article très clair, Donation Grau paru dans le n° 346 de La Revue de littérature comparée, Steiner « a considérablement remis en cause et refondé les modes coutumiers de pratique de la littérature comparée », avec lui, « la littérature comparée s’étend tous azimuts ». Cette position qui promeut un « comparatisme [qui] ne serait plus local mais généralisé, comme obéissant à la nécessité immanente du monde dans lequel il surgit » a beaucoup marqué le champ. Qu’on la partage ou qu’on la repousse, sa conception du corpus culturel, de son épaisseur temporelle, fait partie d’un horizon critique évident, historique.

 

François Rastier qui publiait en 2004 dans Po&sie (n° 108) un article intéressant mais très critique à son encontre rappelle qu’il « ne se définit pas comme un professeur ou un essayiste, mais comme ‘un maître à lire’ ». C’est dans cette dynamique qu’on pourra lire ses articles parus dans Esprit. Par exemple : « Dégradation de la langue allemande », « la haine du livre » ou un long entretien « Héritages et présences de l’esprit européen »… ou celui qu’André Marissel consacre à ses premiers auteurs fétiches, Dostoïevki et Tolsoï par exemple… On ne compte pas les revues qui se sont intéressées à son travail, mais leur diversité montre bien l’écho reçue par cette œuvre monumentale. On pourra lire un article riche de Julya David dans Sens public intitulé « L’Université comme théologie défunte chez George Steiner : du temple au mausolée » ou des recensions de ses livres dans Études ou La Revue critique  ou dans La Quinzaine littéraire de Maurice Nadeau.

 

 

Comment parler de Steiner sans questionner notre rapport aux langues, la manière dont on circule et pense en leur travers, dans le mouvement même qui refuse la fixité linguistique. Dans un long entretien avec Laure Adler paru dans Le Grand continent, Steiner rappelle, avec émotion, que « la polyphonie et la polyglottie sont une chance merveilleuse ». Pour lui, assurément, « chaque langue ouvre une fenêtre sur un nouveau monde ». Ses livres, ses articles, ce qu’il a déclenché dans le monde académique, il a vécu devant cette fenêtre ouverte en grand. On se souviendra de lui, comme il l’espérait et le confiait à la Paris Review : « I’d love to be remembered as a good teacher of reading. »

 

Hugo Pradelle

 

 


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