« Sur les revues

L’encyclopédie « Da Costa »

Tout conspirait à ce que le Da Costa, parodie d’encyclopédie en trois minces livraisons, tombât irrémédiablement dans l’oubli. En choisissant pour leur première publication la formule de l’anonymat et en commençant ce dictionnaire par la lettre « e », les maîtres d’œuvre de cette encyclopédie non-conformiste ne facilitaient pas le travail de la postérité : ils s’en moquaient d’ailleurs éperdument.

Qui sont les mystérieux Da Costa ? Aucune doctrine ne les rassemble, si ce n’est un goût commun de l’insolence et du canular ; on trouve dans leur rang des surréalistes réunis autour de Breton de retour d’exil (Patrick Waldberg, Robert Lebel, Charles Duits, Jean Ferry et Isabelle Waldberg), ainsi que d’anciens membres de la société secrète Acéphale, proches de Georges Bataille, et parmi eux, à nouveau le couple Waldberg.

S’agissait-il d’une revue ? De l’avis de Lebel, personnage clé de cette aventure, c’est une formule dont le Da Costa veut s’émanciper pour ressembler le plus possible, extérieurement, à un inoffensif « Larousse mensuel ». On peut désormais aisément s’en rendre compte grâce à cette publication en fac-similé.

C’est cependant une revue qui va assurer la diffusion du premier Da Costa. Fontaine en sera d’abord l’éditeur, avant que Jean Aubier ne prenne la relève, et le numéro 63 du périodique dirigé par Max-Pol Fouchet fera paraître cette publicité : « Avez-vous lu le Da Costa encyclopédique ? Telle est la question qu’on se pose autour de Saint-Germain-des-Prés. Mais qu’est-ce que le Da Costa ? “Le plus sûr et le plus vaste répertoire des connaissances de notre temps. Indispensable aux orateurs, professeurs, hommes de lettres, théologiens, étudiants et artistes. 738942 articles, 86853 gravures, 2600 planches et cartes ” (…) ».

Naturellement, le lecteur d’aujourd’hui est désormais prié de considérer cette publicité comme mensongère de A à Z ; quant au public peu joueur de l’époque, il sera fort rare à considérer cette encyclopédie comme « indispensable »… Insuccès et confidentialité : tel sera le résultat de cette expérience humoristique dans le sens d’un humour noir défini par Breton et aussi de ce détachement à l’égard de tout qui est la signature de Duchamp, lequel compte déjà énormément pour son futur biographe, Robert Lebel.

Spécialiste de la forme littéraire du dictionnaire et auteur d’une étude plus concise sur le Da Costa dans Étant donné Marcel Duchamp (n° 7, 2006), Pierre-Henri Kleiber met à notre disposition un vaste ensemble de documents d’archives sur cette entreprise sarcastique empruntant à dada, au surréalisme, à Acéphale et dont le côté farce préluderait d’une certaine façon – façon Faustroll bien sûr ! – à la ’Pataphysique. Au fond, cette encyclopédie paradoxale résiste surtout à l’esprit de sérieux.

En 1947, le Da Costa encyclopédique délivrait un scandaleux Permis de vivre valable un an  dont l’attribution est du reste discutée (Duchamp, Lebel, l’un et  l’autre ?). Avec cette réédition, nous disposons du moins d’un Permis de lire et de rire à durée indéterminée.

Jérôme Duwa

Pierre-Henri Kleiber, L’Encyclopédie « Da Costa » (1947-1949) D’Acéphale au Collège de ’Pataphysique. Fac-similé intégral, L’Âge d’homme, « Bibliothèque Mélusine », 2014.


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