« Sur les revues

Variétés !

Une, deux, trois… combien en tout ? Une dizaine d’étoiles environnant, sur un fond bleu, le mot Variétés dans une écriture cursive, énergiquement cambrée. Et le sous-titre précise : « Revue mensuelle illustrée de l’esprit contemporain ».

 

D’après l’historienne de l’art Damarice Amao, le choix de ce nom par  son directeur Paul-Gustave Van Hecke pourrait, entre autres,  se référer au titre d’un film muet  allemand  de 1925 ayant rencontré un large succès et qu’on a aujourd’hui totalement oublié.  Quoi qu’il en soit, Variétés propose entre mai 1928 et avril 1930, 24 livraisons et un numéro spécial, avec sous son bandeau bleu étoilé un programme résolument éclectique. Est-ce cela « l’esprit contemporain » ? Peut-être bien,  si le parti pris de  l’éclectisme présuppose de remettre en question les hiérarchies recrues, mais insistantes.

 

Du coup,  la consigne adressée aux potentiels collaborateurs ne surprend guère : « Envoyez-nous du texte, de la prose ou de la poésie, vos opinions sur la littérature, la peinture, le cinéma, les sports, le théâtre, la mode, l’art populaire, la musique, l’architecture, la danse, l’automobilisme, l’aviation, la TSF, les disques, etc… etc… »  Cette largeur de vue admise dans une entre-deux-guerres qui n’en est pas avare, pressentant sans doute que l’avenir ne durera pas longtemps, ne manque pas de soulever la question récurrente : mais comment, d’une telle variété, émane ce qui serait l’identité propre  de cette revue bruxelloise  à l’indéniable rayonnement ?

 

Paul-Gustave van Hecke et Norin, par Léon Spilliaert (1920)

Comme bien souvent dans le monde bigarré des revues, une partie de la réponse tient à l’idiosyncrasie des animateurs. En l’occurrence, ils sont deux. On a déjà désigné le directeur dont le nom figure sur la couverture ; il faut aussi citer son ami et collaborateur E.L.T. Mesens, directeur artistique de la galerie L’époque (43 chaussée de Charleroi, Bruxelles) ouverte par Van Hecke en octobre 1927, non loin de l’élégante avenue Louise où il tient, avec son épouse, la boutique de mode à succès « Couture Norine ». Xavier Canonne, bien connu des historiens du surréalisme en Belgique, nous propose un portrait précis de Gustave Van Hecke (1897-1967), un autodidacte d’esprit indépendant, antifasciste, ayant fait ses armes de journaliste dans les organes de presse socialiste de Gand, sa ville de naissance. Après le krach de 1929, il retrouvera d’ailleurs le journalisme et deviendra directeur du journal socialiste de Gand Vooruit, où les archives de Variétés seront retrouvées par un heureux hasard, bien après sa mort,  en 1993.

 

Quant à Mesens (1903-1971), il est probable, comme l’indique son ami Brunius dans un texte de 1963, que son oeil s’est exercé à la composition d’attractions et de chocs entre les images, en travaillant  avec Van Hecke à la maquette de Variétés. En veut-on un ou deux exemples saisissants ? Ce très bel album richement illustré en offre à profusion : chacune des couvertures de Variétés est reproduite, en plus de doubles pages qui permettent de prendre une juste connaissance de la maquette d’origine. Et en supplément : des clichés archivés par la rédaction de la revue, mais finalement non-retenus. Il y a à l’évidence une sorte de loi souterraine qui conduit à superposer dans Variétés n°8 deux photos d’Eugène Atget (mise à disposition par Bérénice Abbott) : la première présente un attroupement la tête en l’air regardant, médusé, une éclipse (?) à travers des verres fumés, tandis que le seconde montre un autre attroupement de mannequins acéphales en grande tenue dans une vitrine. On se souvient que Walter Benjamin pressentait dans les photos d’Atget comme une ambiance de scènes de crime… Il serait plus aventureux encore d’échafauder des hypothèses quant au rapprochement entre un portrait de la Goulue, vieillie et empâtée, photographiée par Germaine Krull devant une fine ou deux et une reproduction du délicieux tableau de Max Ernst démontrant de quelle façon vigoureuse la Vierge corrigeait l’enfant Jésus pour une raison que les saints Evangiles ont distraitement (ou pieusement?)  omise. Dieu merci, trois témoins fiables (Eluard, Ernst et Breton), assistant à la scène domestique, peuvent justifier de l’absolue nécessité de ladite correction. Faut-il voir un lien entre la Goulue ex-danseuse de cancan au Moulin Rouge et la Vierge Marie ? Le mystère demeurera impénétrable.

 

Un photomaton rassemblant dans l’étroitesse de son format Monsieur et Madame Van Hecke et le peintre surréaliste ex-dada, le déjà nommé Max Ernst, dont le couple possédait au moins un tableau dans son intérieur luxueux de l’avenue du Congo (Bruxelles), incite à évoquer le numéro de Variétés, auquel on songe d’ailleurs immédiatement avant tous les autres s’agissant de cette publication : le hors série intitulé « Le surréalisme en 1929 » (juin), par exception à bandeau rouge. Après avoir été plutôt attaché à la personnalité de Tzara et à l’esprit dada, Van Hecke se montre peu à peu plus conciliant à l’égard de Breton, sans doute par pragmatisme et en raison de «l’entregent de Mesens, de Goemans ou de Magritte » (p.22), comme l’estime Xavier Canonne.

 

László Moholy-Nagy, Funkturm Berlin, 1928

Hormis ce numéro exceptionnel, cet album qui accompagnait l’exposition des Rencontres de la photographie d’Arles 2019, démontre tout simplement qu’à côté des ses contemporaines La Révolution surréaliste,  Documents ou Der Querschnitt en Allemagne, Variétés propose sans doute le plus riche ensemble d’images produites par ces photographes développant une « nouvelle vision », où cohabitent le spectral et le vivant, les géométries les plus improbables,  comme les affinités formelles les plus troublantes. Toutes ces variétés d’êtres, de choses, de situations signées Man Ray, Germaine Krull, Eli Lotar, André Kertész, Bérénice Abbott, László et Lucia Moholy-Nagy, Florence Henri… et  j’en oublie, comme j’ai dû oublier une ou deux étoiles dans le bandeau de Variétés.

 

Jérôme Duwa

 

Variétés, Avant-garde, surréalisme et photographie 1928-1930

sous la direction de Ronny Gobyn et Sam Stourdzé

Actes Sud, 370 p.,  79,90 €

 

 


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