
Son thème de printemps, « la Poésie », offre au Philosophoire l’occasion de faire un pas de côté pour croiser le champ littéraire et accueillir dans ses pages la parole des poètes – en plus de celle de Jean-Paul Sartre, dont le numéro accueille un entretien inédit. Comment pense-t-on en poésie ? Quelle expérience particulière du monde et du langage transcrit-elle ? Au gré des contributions se dessine un territoire où l’abstraction ne cesse d’être ramenée au réel, aussi concret que fugitif, qui la féconde et l’engendre.
Ainsi Marie Denieuil se penche-t-elle sur les images chez Nietzsche et leur fonction épistémique. Ainsi parlait Zarathoustra, notamment, ouvre moins à une analyse des concepts qu’à leur vision – au sens même du « voyant » rimbaldien –, dans laquelle la connaissance reste vivante et ouvre à l’inattendu. Le même souci de ne pas couper la pensée de la vie se retrouve, selon Jean Marc Sourdillon, chez Maria Zambrano, qui privilégie la « raison poétique », proche de l’intuition bergsonienne et naisant de l’expérience sensible.
Injecter du réel dans la pensée n’est pourtant pas si simple, car le langage médiatise notre rapport au monde – il s’interpose entre lui et nous tout en rendant possible cette relation. Jérôme de Gramont, sur les traces du phénoménologue Henri Maldiney, s’attache donc à décortiquer la formule de Ponge « parti pris des choses égale compte tenu des mots ». Le langage poétique devient par excellence lieu d’effraction du réel, au gré d’une esthétique (au sens premier du terme, qui le rattache au sensible plus qu’au beau) de la rencontre, voire de la surprise. Patrick Werly se penche quant à lui sur Yves Bonnefoy, qui est peut-être le poète-philosophe par excellence. Il montre comment le poème « La lumière, changée » se garde bien de conceptualiser, mais décrit et transmet une expérience, et plus encore ce qu’elle laisse entrevoir, transcendance possible d’un Dieu « qui n’est pas ». La saisie du poète appelle ensuite à l’élaboration du lecteur, Patrick Werly situant la dimension conceptuelle, sinon philosophique, moins dans le texte même que dans sa réception, et sans doute dans son projet.
Dont acte : ce numéro laisse place à deux lectures. Ahmet Soysal propose une analyse linéaire de « Patmos », le célèbre poème de Hölderlin, poème du « Verbe » dont tout l’enjeu est de dire juste. La seconde lecture, présentée par Sébastien Labrusse, déploie non pas un, mais quatre commentaires d’un poème de Philippe Jaccottet, fruits d’une discussion entre amis. Ils explorent, dans un discours abondant pour un texte fort court, le mystère que s’attache à percevoir le poète dans les apparitions les plus simples, quand le réel excède l’apparence et que quelque chose nous échappe. Là où le concept délimite et clôt, la poésie ouvrirait-elle ?
Encore faudrait-il que nous lui laissions une place. Dans le premier article du numéro, « L’IA générative, symptôme de la dépoétisation du monde », Alexis Piat déplore dans l’avènement de l’intelligence artificielle l’aboutissement d’un processus par lequel le management a « érigé la brièveté et la simplicité en normes ultimes du bien-dire ». Qu’importe que l’IA fasse illusion ? La question n’est pas ce qu’elle sait ou non imiter, mais de savoir si (en plus d’être visiblement « mûrs » pour cela) nous sommes prêts à nous contenter de la « communication » pour tout rapport au monde et à l’autre. « La poésie ne sauvera pas le monde, conclut-il. Elle est prise dans sa destruction, et doit être sauvée avec lui, étant ce pourquoi il doit être sauvé. »
Sans doute n’est-ce pas prétexte à optimisme échevelé, mais les poètes qui restent encore savent au moins faire entendre cette nécessité, « être au monde (plus) intensément ». C’est en tout cas ce à quoi tendrait la poésie, selon la définition qu’en propose Judith Chavanne dans l’entretien qui ouvre le numéro. Sa poésie, qui s’inscrit dans la lignée de celle de Jaccottet et trouve une part de son inspiration chez les peintres, invite au regard attentif et au silence qui accueille, afin de faire du poème « le lieu d’un présent partageable ».
De ce beau numéro, on retiendra surtout que l’ambition de la poésie n’est pas toujours si éloignée de celles de la philosophie, portées qu’elles sont l’une et l’autre par l’attention au réel et aux chemins qui s’y tracent.
Noëlle Rollet
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