Parler BD autrement

Couverture de Le Dessableur n° 22 (détail) © Le Dessableur

 

Comment parler des images, comment les commenter, comment les contextualiser ou les partager tout simplement ? Ce n’est pas une mince affaire et la question n’est pas anodine. Peut-être est-ce l’un des raisons qui font que peu de revues sont entièrement consacrées à la bande dessinée. Il faut bien dire que se lancer dans pareille entreprise relève un peu du casse-tête chinois !

 

Laissons de côté la sempiternelle antienne du genre mineur, de la périphérie, de la nature du genre, de la qualité du public… Ce qui frappe d’évidence, c’est la dissymétrie entre l’ampleur de l’audience et le nombre de titres. Et si plusieurs projets ont été lancés dans les années 2000 – Bang !, Nyctalope, La Lunette ou Tind –, peu ont duré autant que des revues classiques. Chacun de ces projets propose des manière d’articuler texte et image, critique et présentation. Le spectre est large entre la revue canadienne Planches, Les Amis de Hergé, Bananas, le site Neuvième Art et des projets plus radicaux comme Pré carré, ou À partir de qui ne comprend que des textes.

 

Parler de la bande dessinée implique une stratégie. On est frappé par cet enjeu des moyens d’écritures qui se rencontrent ou se concurrencent, de l’impériosité d’imaginer des formes discursives. Et c’est tout à fait cela qui frappe lorsque l’on se plonge dans Le Dessableur. Il s’agit d’une étonnante revue agrafée, de belle facture, qui se présente tête-bêche avec (presque) le même contenu tantôt en français, tantôt en flamand. Il faut dire que c’est (même si l’on aurait aisément imaginé qu’il y en aurait davantage) une revue belge, le trimestriel du Musée de la BD de Bruxelles.

 

Disons-le tout de suite, la revue évite avec une belle netteté l’écueil de la publication quasi promotionnelle ou de strict accompagnement d’une activité muséale. La revue se propose avec clarté, en dehors de l’actualité stricte, de mener des « réflexions sur la forme et le fond de la production contemporaine, évocation des créations oubliées et fondatrices, publication de planches inédites créées pour l’occasion forment la ligne éditoriale de la revue ». Et elle y parvient avec une sorte de simplicité quelque peu désarmante.

 

 

Planche de David Wautier © Le Dessableur

 

 

On y entend en effet quelque chose de franc, de direct, sans esbrouffe. Et surtout qui use du média pour parler du média. Et on s’en étonnerait presque. On est ainsi frappé par la sorte de reportage de David Wautier sur les sources des matériaux anthropologiques et ethnologiques mobilisés par Hergé dans ses albums – L’Oreille cassée, Les Cigares du Pharaon, Les Sept boules de cristal et Le Temple du Soleil. Il nous raconte sous la forme d’une belle bande dessinée, déliée et précise, sa visite du Musée du Cinquentenaire, nous raconte les influences et inspirations qu’Hergé y puise, tout y en mettant sa lecture en abyme.

 

Ensuite, cette livraison consacre un dossier conçu par le dessinateur Pachama sur les animaux et la guerre dans les bandes dessinées. Passionnant, stimulant, il affiche pourtant une rigueur simple : une page qui présente une planche d’une BD et un petit texte qui la contextualise et qui ainsi brosse un panorama des approches  de la guerre par des figures animales d’artistes du monde entier et d’époques variées. Du célébrissime Mauss à Disney, de Calvo à Suihô Tagawa, se déploient des regards sur les guerres mais aussi des choix formels d’une grande variété.

 

C’est court, net, précis. Et surtout cela nous donne un désir presque incoercible de se plonger dans des albums, de se ruer dans une librairie pour s’en procurer. Le Dessableur ne discourt pas, mais simplement nous montre des images, leur donne un contexte, nous laisse libre d’en faire ce que l’on veut. On y confirme la diversité d’un art qu’on ne discute plus, une variété et de formes et d’intentions qui font penser les rapports entre choix esthétiques et manières de raconter l’histoire. Et c’est heureux.

 

Hugo Pradelle