« Au fil des livraisons

À partir de : êtes vous bien sûr ?

Parlons d’exceptions.

Lorsqu’elles s’annoncent à nous, à Ent’revues nous inscrivons derechef une nouvelle revue dans l’annuaire en ligne, à condition qu’elle soit parue, sous une forme papier ou électronique, qu’elle soit parvenue à une forme d’existence publique. Nous avons connu des projets très aboutis qui échouent près du port (La Revue des revues* elle-même relate dans quelques articles le destin de telles Arlésiennes). Il y a un cas d’exception : lorsque la candidate s’inscrit au Salon de la revue, s’acquitte dûment de ses frais d’inscription, elle rejoint alors la liste des « revues présentes ».

Ent’revues rend compte de la vie des revues francophones culturelles, création et recherche, littérature et sciences humaines, poésie et arts plastiques, militance et critique… Nous n’intégrons pas les revues de sciences dures, d’économie, de droit… mais accueillons les publications qui les commentent, les confrontent. Seule exception : une revue dans un catalogue de revues d’éditeur, isolée parmi ses camarades, qui sera néanmoins présentée au Salon. Nous nous arrêtons aux revues d’artistes qui ne présenteraient pas un contenu théorique et/ou critique sur les pratiques abordées. Et non plus la bande dessinée. Et après tout, la vitalité de ce secteur et l’abondance de salons ne nous le font pas regretter.

 

Aussi, lorsque nous reçûmes un appel, ce printemps 2019, de promoteurs d’une revue en gestation, et de bande dessinée de surcroît, notre première réaction fut dubitative. Mais nos interlocuteurs, invités à étudier la liste des revues déjà inscrites, étaient déterminés. Accueillir des publications improbables au Salon de la revue, c’est prendre le risque de déception, de voisinage non profitable, de léger ennui pourquoi pas. Mais ils nous assurèrent que ce n’était pas un recueil de planches, mais d’une revue de commentaire, de surplomb, de réflexion. Alors, d’accord !

Après tout, nous accueillons par exemple Immersion*, revue grand format de commentaire sur le jeu vidéo comme « fait culturel total », qui l’aborde par de entrées aussi étonnantes que la géopolitique (voyez la soirée  à la BPI), l’histoire de l’art, la psychologie…

 

Alors, voilà à partir de*.

Pour une revue « de » bande dessinée, l’objet est déconcertant. Petit format, ramassé, dense, la couverture souple, gris ardoise se pare de trois vignettes comme réduites et tronquées, illisibles. Nous apprendrons plus tard que la revue s’intéresse plutôt à la bande dessinée expérimentale, mais plonge ses racines dans l’enfance et les Tintin : « Ce monde est sans violence, ce monde est nôtre. D’une douceur infinie. Une bourre de coton. Une maman-chiffon. C’est le monde de l’enfance. […] » Ce sont les premiers mots, après des pages où se joue le titre, du premier texte de Jérôme LeGlatin. Mais tout se déplace ensuite.

A l’intérieur, nul dessin par égayer, varier les densités. Les textes prennent différentes formes fort bien transcrites, mises en pages, avec une sobriété et dans un format qui rappellent Revue incise*, aussi parce que, comme celle-ci le théâtre, partant d’un lieu circonscrit a priori, la revue s’éloignera pour explorer des territoires cérébraux et passionnants.

 

Ce premier texte n’est pas une critique en soi mais s’appuie sur l’album That Darn Yarn! de Tony Millionaire pour une analyse sur le temps en création, les paradoxes et questions qui se posent, dans un article érudit et fort bien écrit, truffé de références, comme toute la revue.

Huit textes composent un sommaire de 168 pages, sans éditorial : la revue dans son ensemble vaut comme prolégomènes, proposition intellectuelle, pour nous persuader du bien fondé de l’entreprise, et elle s’avère convaincante. La revue Papier Machine* fait une pause, proposant ces semaines-ci un hors-série (le numéro 8 et demi) pour réfléchir à ce qui la meut, sur ce qu’est « faire une revue », penser le rapport à la langue, à l’écriture… À partir de le fait d’emblée, avec déjà de la pratique en revue : le texte de Jérôme LeGlatin a été publié auparavant dans la revue L’Échaudée.

Une critique déconstruite de Docteur C (à propos de Syrtis Major), « Fonte et velours », de Éric Chauvier qui revisite les débuts de L‘Étoile mystérieuse, et c’est tout pour la critique, la création : les autres contributions proposeront des analyses, réflexions ou témoignages (hilarants/consternants échanges de courriels retranscrits dans « Le métier d’éditeur en creux ») touchant au fait de créer, écrire, dessiner. De définir également : « Dénotations & Connotations » d’Alexandra Achard est une collecte de citations et définitions se rapportant, directement ou de plus loin, à la bande dessinée. Elles sont livrées dans un abécédaire depuis « Ancrage » jusque « Voir », dont les références sont rejetées à la fin, par ordre alphabétique du prénom, de Alex Baladi à Yves Peyré, passant par Chris Ware et Michel Butor, Hugo Pratt et Gérard Genette, El Lissitsky et Barthes… 70 auteurs pour des définitions ou sentences courtes, créant un ensemble impressionnant d’érudition. Il n’y manque que Walter Benjamin, mais qui plane sur toute la revue, tant son mode de réflexion, donc d’écriture, trouve d’échos ici (voir Marianne Dautrey, « Les Scintillations d’une pensée : Walter Benjamin, un auteur de revues » dans La Revue des revues n° 45). Autre texte qui le fait résonner, « Fragments, bande dessinée » (de LeGlatin évoqué plus haut) se compose de courts extraits, répondant au rythme syncopé d’une découpe de planche dessinée.

Trois textes complètent l’ensemble, trois propositions sur ce qu’est faire revue : « Le métier d’éditeur en creux » (Thomas Gosselin) ; être dessinateur : « Informatique de soi-même & objets trouvés » (Jean-Luc Guionnet) et « Dont acte » (Alexandre Balcaen qui livre ici son journal d’éditeur, Adverse, de septembre 2018 – l’idée – à février 2019).

Mais ces textes ne sont pas moins fertiles dans ce qu’ils proposent de pistes, de réflexions, de références encore à des pléiades créatrices et intellectuelles.

 

Le storyboard est achevé : vivement les prochaines étapes, scénario, crayonné, encrage, couleur (ou pas)…

Mais il faudra attendre six mois le prochain numéro… Pff ! Spirou, au moins c’est hebdomadaire.

 

Yannick Kéravec

 

* Immersion, à partir de, Revue incise, Papier MachineLa Revue des revues et toutes revues que vous retrouverez au 29e Salon de la revue, du 11 au 13 octobre 2019.


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