« Au fil des livraisons

Deux revues pour une poésie « au sens large »

Faire des revues, c’est accueillir des voix, de la parole. C’est ainsi que Fabien Drouet conçoit les deux qu’il anime – la Terrasse et 21 minutes –, jeunes publications qui s’emploient à promouvoir une poésie « au sens large », à la diffuser de manière originale. Car ce qui frappe, c’est la conception d’une diffusion atypique, de choix radicaux quant à la manière dont une revue et ses contenus peuvent se propager. Les revues sont parfois comme des bras ouverts, parfois comme des bouches grandes ouvertes. On y vient, on y donne ; on en reçoit, on en découvre.

 

Arnaud Martin

 

Parlons d’abord de la Terrasse qui sous une forme simple, feuillets agrafés, caractères de machine à écrire sur grandes pages blanches, avec une couverture sombre, aux bords simili-brûlés, donne à lire, de manière brute, des textes poétiques. Au hasard, un peu, on y lit :

 

Solitude des corps en ruine

Paysage déperdition

 

Hinc sita sunt ossa

Ici reposent les ossements

(Emmanuelle Sarrouy)

 

Fini les transcendances ! Supériorité boulée !

Zéro qui pointe,

Retour au bas des pyramides,

À égalité avec les sauterelles, cafards, moucherons qui brassent,… !

(Rachel Adalbad)

 

Ou encore :

 

Je sais comment tout détruire :

Le monde, le monde du désir, le monde des idées, le monde du désir

des idées, et le monde du désir du désir

Il y a un monde du désir de dieu et un monde du désir du désir d’être dieu,

Il suffit de remplacer le premier par le deuxième

Et alors tout s’effondre ou s’efface

Moi je chiffonne du papier pour ne pas détruire le monde

(Kenny Ozier-Lafontaine)

 

Des bribes de ce que le fondateur de la revue nomme « la parole travaillée des créateurs ». La revue est simple, sobre, mais elle déploie une véritable ambition graphique et plastique. Elle s’accompagne d’images à des formats carte postale divers, manières de ponctuations visuelles, points connexes avec le langage. Ce qui apparaît d’évidence, de manière revendiquée : une volonté de partage, de transmission, d’élargissement, de don. Comme si la poésie, les paroles, se devaient de surgir dans le champ du monde réel, le forcer un peu en quelque sorte.

 

Si la Terrasse est payante (commande via facebook), l’autre publication qu’anime Fabien Drouet est totalement gratuite. D’un orange vif, « c’est un journal pour les passants » qui « porte dans l’espace public la parole d’auteurs, de photographes, de dessinateurs ». 21 minutes : revue hors-système, hors-école, hors-circuit. On qui tente d’en recréer de nouveaux. Il y a quelque chose d’un artisanat utopique et marginal, une entreprise désintéressée, généreuse, très à contre-courant. Sous-titrée « Journal gratuit de poésie au sens large », elle assume un hétéroclite bricolé. On y trouve des textes de qualité diverse, des images, des dessins, des montages photographiques, et même un manuscrit de Yanis Ritsos s’est glissé au milieu de la livraison. Un premier numéro, une première main tendue, une première semaison. Remettre la poésie dans le cours de la vie, l’inscrire dans sa réalité, la proposer pour rien, c’est une audace qui se remarque assurément.

 

Hugo Pradelle.

 

Fabien Drouet participera pendant Le Marché de la poésie à une rencontre animée pour Ent’revues par André Chabin le dimanche 9 juin 2019 à 14h, place Saint-Sulpice, Paris 6e.

 

 


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