Et Pourtant

 

Il y a des lieux qui condensent quelque chose de nos vies. Sans toujours s’en rendre compte, on les investit, on y existe autrement qu’ailleurs. Eh bien, la jeune revue Pourtant, créée en 2020 du côté de Lyon, ne s’y trompe pas en consacrant son troisième numéro à la cuisine, cette espèce d’espace hybride qui rassemble à la fois toute notre vie pratique et recèle des joyaux de mémoires, de gestes, d’expériences qui se rejouent sans fin. C’est que la revue, obéissant à son projet, « écaille les coquilles de nos existences », fouillant les recoins de nos vies, défendant l’idée d’une littérature ouverte, qui se nourrit des expériences elles-mêmes, de leur impact en quelque sorte.

 

C’est peut-être pourquoi elle allie des textes très divers – proses, classiques ou expérimentales, poèmes de tailles diverses – à des travaux photographiques. Et ces images, très variées, d’influences ou de pratiques assez hétéroclites, constituent non pas un prétexte et encore moins une illustration, mais semblent procéder d’une co-production. Elles ponctuent le numéro, sans explications, comme des respirations altérées. Le projet de cette revue semble relever d’une résistance optimiste, vive, enthousiaste. Leur « pourtant » est celui, comme ils l’écrivent dans l’édito du premier n°, « de la fuite, quand nous sommes acculés. Celui des autres, qui écrivent. Le pourtant joueur, évidemment. » On y perçoit un goût de l’expérience – certains textes sont très réussis, d’autres un peu moins convaincants –, une nécessité d’explorer le réel, entre documentation d’un monde qui bouge, change, et emportement de la fiction, diversité, variété.

 

Karine Auneau, Sur le fil

 

La 3e livraison de la revue explore donc un lieu qui confine à la mythologie de nos intimes : la cuisine. Lieu polyvalent, ouvert et privé à la fois, il sourde de conflits, de souvenirs, de moments joyeux, élaborant un lien essentiel à nos existences. Comme l’écrit Stéphanie Querrité dans un long poème :

 

Assise à la table de la cuisine

qui est aussi une salle à manger salon bureau salle de jeu

 

C’est cette polyvalence d’expériences, la variétés de tons qui en découlent, que travaille la revue. Et tout le spectre des expériences humaines se condense dans ce lieu particulier qui éveille en chacun des multitudes de souvenirs, bons et mauvais, et ordonne une circulation tout à fait singulière. Chaque fiction, chaque poème en déplie un aspect, en explore une tonalité. Du plus original au plus archétypique, avec une espèce d’énergie touchante. On rira beaucoup en lisant le texte de Dédé Anyoh qui reprend la phrase que tous les collégiens de France et de Navarre connaissent, ont répété à l’envi :

 

Where is Brian ?

Brian is in the kitchen

 

Stéphane Jacquemin, Timon

 

Ou bien celui de Marlène Tissot qui, bref, marque quelque chose de la manière dont un écrivain considère les choses les plus prosaïques du quotidien. Chacun picorera selon ses envies ou le hasard de sa progression dans le numéro. En effet, des textes arrêtent le lecteur, l’interpellent.

 

Ce qui frappe dans Pourtant, c’est assurément la place des images. La maquette est impeccable, élégante, sobre, bien déployée. On est aussi frappé par l’acuité de certains travaux photographiques. Ainsi ceux de l’invité de ce numéro, Stéphane Jacquemin, photographe et psychanalyste, qui au hasard de relations humaines – des inconnus, des familiers – plongent dans des intimités et alternent des images de cuisines, lieu central et qui dévoile beaucoup des êtres, et des corps, des visages, des mains, des objets. On pense à Depardon dans sa moyenne montagne pour l’attention aux choses simples, quotidienne, mais avec une tonalité d’image assez différente. On sera très sensible aux mains de Mme Chailas ou aux portraits de Timon, jeune autiste au superbe regard…

 

Comme pour les textes, chacun retiendra des univers, des esthétiques, des images ou des bouts d’images, qui elles aussi obéissent à un principe de diversité d’accueil, de bienveillance. C’est sans doute cela qui caractérise le plus nettement Pourtant, un sursaut, une manière d’aller contre, à rebours, mais avec une douceur, une générosité qui revigorent.

 

Hugo Pradelle