La revue de belles-lettres 2018, 2 : « Gilles Ortlieb; cinq jeunes poètes grecs » par Étienne Faure

La revue de belles lettres consacre son dernier numéro à Gilles Ortlieb, poète, écrivain, essayiste, auteur d’études et aussi – on n’ose dire surtout, tant s’entremêlent les nombreuses cordes à l’arc de cet auteur discrètement prolifique – traducteur.

C’est précisément par une traduction de G. Ortlieb que s’ouvre la revue qui nous offre cinq proses de Thanassis Valtinos d’une rare condensation et d’un humour subtil (Vase d’argile, Idylle…). Série suivie de textes de P. Drogi et A. Bénard. Puis il est question, dans un très beau texte de Jean-Yves Masson, d’Armel Guerne, où sont évoqués la traduction et l’esprit des lieux que les écrivains, en forme de retrait, élisent pour domicile (ici l’austérité du moulin de Tourtrès).  Guerne, « veilleur paradoxal », poète à rebours des opinions « qui firent la ‘’modernité ‘’ de son temps, sans pour autant être simplement un ‘’ antimoderne ‘’ ».

Cinq poètes grecs, choisis et traduits par Jean-Daniel Murith avec la collaboration de José-Flore Tappy, sont ensuite présentés, en version bilingue, où s’affirment principalement des femmes poètes, plus nombreuses dans la littérature grecque actuelle : des poèmes de tons et de timbres très différents qui font en effet ressortir la belle variété des voix où peut-être prédominent – dans ce choix-là du moins – une certaine dérision et un désabusement : Nina Giannopoulou : « Tout a été dit. », « La moitié de ma vie s’est éteinte/désabusée/dans les cendriers pleins. L’autre moitié s’obstine/ à grimper péniblement/le souffle court » ; Ana Griva : « au fond de moi je reste endormie/et mange avec les ressuscités/qui viennent admirer/mes progrès dans la vie » ; Vaîa Kalfa : « C’est un cerveau/Abandonné sur la table/Indemne » ; Charris Psarras : «un dernier souffle/ ainsi vont les choses comme si/le meilleur était toujours/pour la fin » ; Loulita Iliopoulou : «Maintenant elle monte dans la barque avec les autres, tient dans ses mains sa destinée. Inconnue. ».

C’est dans cet écrin tout en écho à Gilles Ortlieb que le dossier qui lui est consacré se niche, au cœur de l’ouvrage par ailleurs ponctué de photographies des sculptures d’Olivier Giroud, et clos par la fine lecture de Mary-Laure Zoss consacrée à Jean-Loup Trassard. Dans « Le sel et l’éponge », G. Ortlieb part sur les traces de la plus grande communauté grecque des Bouches-du-Rhône : il y observe, en scrutateur averti, les moindres recoins d’une ville où chaque parcelle offerte à son œil lui fait dire que « l’envers valait largement l’endroit ».Et une méthode tout ortliebienne qui suggère « Trois étapes obligées (parmi d’autres, plus facultatives) pour tâcher d’appréhender un lieu avec les moyens du bord : la visite du cimetière, la lecture du journal local, une photographie du plan de la ville avec l’intitulé des rues. »

Henri Thomas

 

Avec Henri Thomas, complice de naguère et de toujours, une abondante correspondance fut entretenue, dont le dossier livre un choix extrait des années 1984-1985. Des propos libres entre les deux écrivains, qui révèlent des échanges tout en finesse où il est question d’à peu près tout : de traduction, d’amis, de lectures, de la vie, de courriers à faire suivre, de boîtes aux lettres à relever…Les auteurs mentionnés – les livres échangés– dessinent à eux-seuls une géographie littéraire singulière : Bove, Benjamin, Essénine, Jünger, Kafka (dont le journal « est d’un ennui, d’une futilité, d’une indigence minutieuse stupéfiantes (H. Th.) », Strindberg, Adamov, Walser, Gracq…

Échanges presque tendres, d’autant plus émouvants qu’il s’agit (si près de nous) de courriers à l’encre et en papier acheminés par voie de surface- avant la grande dématérialisation et l’immédiateté satellitaire – avec des écarts temporels entre les réponses qui ne sont (presque) plus de mise : un jour, trois semaines, un mois … et des courriers parfois croisés…

Lettre d’Henri Thomas à Gilles Ortlieb

Dans cette même lignée, G. O. offre également de très belles pages sur Adamov, comme ses études, entre autres, nous y ont accoutumés ; et Jacques Réda apporte aussi sa connivence : un chaleureux texte sur la relation nouée par l’écriture de G. O. avec « l’inaperçu » qui « exige de la patience et une sorte de complicité ». Observateur, c’est de cela aussi qu’il est question dans le texte de Patrick McGuinness, d’un scrutateur à la fois dedans et étranger (OEtranger), un « entre-deux des lieux », y compris formel, où G. O. « trouve son expression et un prolongement, dans une relation liminale entre le poème et la note, le volume de vers et le carnet ». Mélange des genres. Comme G. O. l’a écrit lui-même (Dans les marges) à propos de l’ami Jean- Luc Sarré – « Voir, une façon d’être » –, le regard est un des subtils faits générateurs de son écriture capable, dit Patrick McGuinness, « d’enregistrer les moindres mouvements de ton des nuages ».

Et puis d’autres complicités sont présentes autour de G. O. : Marcel Cohen, pour un autoportrait de G. O. en forme de florilège « dans un miroir convexe » et Jean Rolin autour de Saint-Nazaire où les écrivains se sont rencontrés à plusieurs reprises.

 

C’est de cela aussi qu’il fut question lors de la cordiale rencontre organisée avec Ent’revues au Salon de la revue le 11 novembre 2018, réunissant les mêmes protagonistes autour de ce très beau numéro de la Rbl.

Étienne Faure