Le Philosophoire, numéro 50

 

L’histoire de la philosophie ne relève pas seulement de l’érudition pure, ni d’un exercice académique rébarbatif. C’est aussi, comme le démontre le 50e numéro du Philosophoire, une occasion de mettre à plat la pensée, de se recentrer et d’exciter la flamme de l’étude philosophique. 

 

 

Ce nouveau numéro du Philosophoire se consacre à un problème autant universitaire que philosophique ; celui du rapport de la philosophie à son histoire. Vincent Citot, directeur de la revue, pose dès l’introduction les termes selon lesquels se comprend aux yeux des différents rédacteurs ce lien problématique, en affirmant que la « tâche n’est pas d’être un peu plus exégète et un peu plus autocentré ; elle est d’être excellent historien de la philosophie d’une part et excellent philosophe d’autre part. » Évacuant ainsi les fréquents questionnements consacrés au problème dans les milieux universitaires ces dernières années, ce numéro peut se lire comme une succession d’angles d’approches et de focales diverses pour appréhender la problématique dans sa contemporanéité.

 

Le 50e numéro du Philosophoire s’ouvre ainsi sur deux entretiens avec des philosophes désormais aussi classiques que monumentaux. Giulio De Ligio interroge Rémi Brague dans une conversation fleuve et érudite sous cet angle de l’histoire de la philosophie, prétexte à un retour sur les quarante années de travaux du philosophe spécialiste des pensées grecques et médiévales. L’entretien est l’occasion de nombreux commentaires bienvenus pour contextualiser le projet intellectuel de Rémi Brague, et son affirmation d’une philosophie de part en part historique, usant de l’histoire comme d’un décentrement permanent du regard par rapport à notre contemporanéité. Informée également de théologie, la philosophie de Brague ambitionne d’éclairer à nouveaux frais un présent troublé, d’une humanité au bord du précipice : « L’abandon de la recherche de la vie bonne, à l’orée des Temps Modernes, est peut-être à l’origine lointaine de la désaffection pour la vie, tout court, que nous constatons actuellement. »

 

La mise en rapport de la pensée de Rémi Brague avec celle d’Habermas, à travers un second entretien de longue haleine, invite à une comparaison relativement inattendue et inédite entre ces deux pensées contemporaines mais rarement tangentes. La conception qu’a le philosophe allemand de l’histoire de la philosophie, très explicite dans ses œuvres, paraît ici commentée à profit pour qui cherchera une clarification de l’enjeu historique de l’entreprise d’Habermas : filiation revendiquée avec les Lumières et surtout les figures de Kant et Hegel, dans une pensée qui place encore l’universalisme au cœur de sa pratique (« En tant que gardienne de la raison, la philosophie s’intéresse précisément aux compétences universelles du connaître, du parler et de l’agir, qui nous mettent en état de nous orienter en fonction de prétentions à la validité transcendant [le contexte]. ») Mais l’entretien, mené par Jean-François Kervégan et Isabelle Aubert, est aussi l’occasion de mettre en relief les dialogues historiques dans lesquels la pensée d’Habermas s’est elle-même trouvée engagée : sa situation par rapport à l’école de Francfort, à la philosophie dite analytique, aux querelles des années soixante, etc. Ce jeu d’emboîtement d’une pensée historique inscrite dans une histoire de la pensée apparaît comme l’un des points forts d’un entretien offrant une entrée précieuse dans une œuvre si profuse et souvent exigeante.

 

Jurgen Habermas par Wolfram Huke

 

Outre ces deux entretiens captivants, Le Philosophoire propose dans ce numéro de poursuivre l’enquête autour de cette notion d’histoire de la philosophie, tout d’abord par une contextualisation de la réception d’Habermas en France par Isabelle Aubert, puis par différent articles thématiques multipliant les focales parfois académiques mais nécessaires par leur érudition et leur pertinence (Vincent Citot, sur « comment on écrit l’histoire de la philosophie »), ou bien les analyses plus surprenantes mais enthousiasmantes (l’article de Michel Dalissier sur Miklos Vetö). Un très beau numéro d’une très belle revue, permettant d’ouvrir de multiples pistes sur cette question de l’histoire de la philosophie, qui parvient à susciter une flamme renouvelée à cette question académique autant essentielle que souvent perçue comme rébarbative.

 

Pierre Tenne