« Au fil des livraisons

Les Moments Littéraires : un prix en vue et la nouvelle livraison

 

 

Après Sándor Márai en 2019, après Takuboku en 2020, qui sera honoré par le prochain Prix Clarens du journal intime, du nom de la fondation qui le décerne en partenariat avec la revue Les Moments littéraires ? La première sélection de l’édition 2021 a été récemment rendue publique par Gilbert Moreau, qui préside le jury*. Ont été retenus : Pierre Bergounioux (Carnets de notes 2016-2020),  René Depestre (Cahiers d’un art de vivre. Journal de Cuba 1964-1978), Roland Jaccard (Le Monde d’avant. Journal 1983-1988), Albert Memmi (Les hypothèses infinies. Journal 1936-1962), Dumitru Tsepeneag (Un Roumain à Paris), sans oublier – c’est la seule femme en lice – Anita Pittoni, pour son Journal 1944-1945. Départager tout ce beau monde ne sera pas chose aisée ; les délibérations s’annoncent serrées… Les membres du jury se réuniront de nouveau au cours de la deuxième quinzaine d’octobre, date à laquelle sera établie la sélection finale. Le lauréat – ou la lauréate – sera désigné(e) fin novembre.

 

En attendant de connaître l’heureux récipiendaire de ce prix, on pourra à loisir se plonger dans le nouveau numéro, 42e du genre, des Moments littéraires. Simone de Beauvoir y tient la vedette avec deux extraits inédits datant des années d’immédiat après-guerre : ici un carnet de voyage d’un séjour madrilène tenu en 1945, là des pages, celles-là parisiennes, de l’été 46. Gilbert Moreau a décidément le chic et le nez pour dénicher des raretés (et dans le cas du Castor il y en a encore beaucoup, croit-on comprendre…). L’Américaine Blossom Douthat, qui rencontra l’intellectuelle au cours d’un séjour en France au milieu des années 50, est également au sommaire de cette livraison. Pour l’anecdote, le journal de jeunesse de celle qui a aujourd’hui plus de 90 ans, comprend une vingtaine de volumes, un ensemble qu’elle décida précisément de confier à Simone de Beauvoir avant de s’en retourner aux États-Unis en 1958.

 

Entre autres choses (un portfolio d’Olivier Roller, un écrit du confinement par Yaël Pachet**…), signalons également dans ce nouveau numéro des Moments littéraires, le journal de l’année 1964 de Benoîte Groult (1920-2016), où il est d’ailleurs furtivement question de Beauvoir. (Elle consigne un jour une remarque de son valétudinaire de père, qui trouve que Beauvoir n’est pas si brillante que ça, après tout, puisqu’elle a manifestement des lacunes dans le domaine… de la préhistoire !) Le journal est présenté par sa fille Blandine de Caunes, qui parle de la « rosserie pleine d’humour » de sa mère, de son « regard impitoyable sur elles et les autres ». « Elle n’enjolive jamais, elle est cash, et elle manie la plume comme un scalpel qui fouille dans le pire et le meilleur de l’être humain : avec une sincérité totale. N’est-ce pas la qualité première que l’on attend d’un journal ? », peut-on lire encore dans son introduction***. Ce journal commence avec la description piquante d’une séance de yoga, « entre deux autobus et sous le ciel de Paris », qui n’est pas franchement du goût de Benoîte Groult, davantage portée sur ce qu’elle appelle drôlement « la gym-boum ». Et il s’achève sur la représentation d’une pièce, brillante mais plombante, du répertoire russe : « Mais quel cafard en sortant ! Une semaine de festival du théâtre russe et je me suicide. » Ah ça oui, elle est cash, Benoîte !

 

Anthony Dufraisse

 

* Pour mémoire, le jury est composé de Daniel Arsand, Monique Borde, Michel Braud, Béatrice Commengé, Colette Fellous, Jocelyne François et Robert Thiéry.

** Pour parler de son père, le regretté Pierre Pachet, elle fait notamment un étonnant détour par l’Afrique, en évoquant les Toubous, un peuple de nomades…

*** On pourra lire aussi le récent Journal amoureux 1951-1953 (Stock), écrit à quatre mains par Benoîte Groult et Paul Guimard, et dont Jérôme Garcin, dans un numéro de L’Obs, en avril dernier, écrivait ceci : « Dans ce journal, Benoîte Groult ne triche jamais. Elle se livre vraiment, s’exalte et se construit. Au contraire, Paul Guimard, qui n’a pas trop le goût de se confier, donne parfois des poèmes en lieu et place des confidences. Elle est beauvoirienne (c’est moi qui souligne), il est giralducien. Elle milite, il louvoie. Drôle de couple. Lequel tiendra bon, malgré les bourrasques de l’âge et les tempêtes des amours contingentes. »

 


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