« Au fil des livraisons

Panthère Première 1 : Grrrraou

Panthère Première est plus qu’une revue. Panthère Première est un collectif, un projet, une vision, un acte. Des femmes décident de fonder un espace de réflexion et de création à l’équipe éditoriale non-mixte. Elles publieront aussi des textes écrits par des hommes, mais leur non-mixité assure surtout aux autrices sous-représentées de gagner un nouveau lieu où s’exprimer. Elles décident aussi de faire tout ça – et c’est déjà beaucoup – avec humour, force jeux de mots et ouverture. L’orientation féministe n’en fait pas une revue seulement axée sur des thématiques de la cause, bien que plusieurs très bons articles les traitent. La ligne éditoriale choisie permet de mouvoir la pensée du singulier au collectif, du collectif au singulier : le fil rouge de cette revue est l’exploration de toutes les manières par lesquelles le personnel est politique. L’intersectionnalité y devient vaste principe de réflexion.

Le premier numéro paru en septembre 2017 l’illustre bien. Il s’agit de s’exprimer sur tous les sujets, et dans toutes les formes car, faut-il le répéter : tout est politique. L’équipe écrit donc sur les institutrices contrebandières dans la Roumanie post-communiste (propos recueillis par Norah Benarrosh-Orsoni), sur la communication extra-langagière entre un enfant handicapé et sa famille (Mathilde Blézat), sur le silence comme technique d’accusation des Inquisiteurs (Frank K., Eduardo V., Lydia T.), sur les massacres récents au Mexique (Adèle Blazquez), sur la cuisine aux « mauvaises » herbes (Natacha Filippi) ou sur la manière dont les pressions hétéro-normatives dominantes s’immiscent dans la sphère intime du couple (Claire Feasson).

Tout cela, saupoudré de la parole de Federico Garcia Lorca : extraits de Jeu et théorie du duende qui ponctuent les cent pages. Tout cela à travers des images, dont la superbe série « Le déni est servi » d’Amélie Laval, ou les aquarelles saisissantes de Saba Niknam sur la guerre Iran-Irak. On aimerait tout citer, car ici tout est savoureux, à commencer par le dossier « Quiproclash » sur le langage, écrit dans une langue inclusive.

Ici, rien n’est univoque et la maquette elle-même incarne cette joyeuse hétérogénéité, chaque texte usant de principes graphiques variés. Pourtant, la cohérence est là, les voix se tiennent, ne s’éparpillent pas (trop), et on comprend bien pourquoi tel ou tel sujet est abordé. « Le papier n’est pas une tour d’ivoire », explique l’édito, et la liberté qui s’exprime là à chaque page se met au service d’une pensée critique qui en avait bien besoin.

Un seul regret : on aimerait en savoir plus sur les contributrices et contributeurs pour mieux situer d’où elles et ils parlent. En l’absence de notices biographiques, on a tapé leurs noms et pseudos frénétiquement dans les barres de recherches, pour continuer de les lire au-delà des cent pages car, oui, on en a bien envie, de continuer à les lire, les cent pages finies.

Assurément, chère Panthère Première, nous sommes bien félins pour l’autre.

Justine Granjard, directrice de la revue Artichaut


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