« Au fil des livraisons

R de revues : H comme Histoire (et archives) littéraires

Avez-vous connu R de Réel, merveilleuse revue proposée par Raphaël Meltz et Lætitia Bianchi, avant Le Tigre ?
Elle proposait un programme alphabétique qu’elle a tenu au gré de 24 numéros.
Vingt ans plus tard, l’ami François Bordes se propose un tel programme appliqué aux revues dont il extraira, dans les semaines, les mois qui viennent un thème, un mot, une notion… pour contrer les confinements intellectuels.

Huitième livraison, avec la lettre H comme Histoire (et archives) littéraires : à propos du n° 200 de la revue Littérature, décembre 2020, « Jean Paulhan : archives et histoire littéraire ».

 

 

Nœuds de vie, le magnifique recueil d’inédits de Gracq le patron vient nous le rappeler avec force : la littérature s’inscrit dans l’histoire [1]. Mais ce rapport au temps n’épouse pas forcément les schèmes établis de la chronologie et de l’histoire littéraire. Il s’invente souvent des sentiers de traverse, des chemins obliques offrant d’inédites perspectives cavalières.

 

Jean Paulhan à son bureau

Jean Paulhan fut l’arpenteur considérable de ce type de routes. Dirigé par l’ami Bernard Baillaud, paulhanologue et éditeur des Œuvres complètes chez Gallimard, un dossier du numéro 200 de la revue Littérature invite à  questionner le lien entre archives et histoire littéraire chez l’auteur des Fleurs de Tarbes. L’hypothèse de travail est forte : « En conservant ses archives, Jean Paulhan a-t-il ménagé les conditions d’une écriture nouvelle de l’histoire littéraire ? [2] » Ses archives conservées à l’IMEC, et en particulier sa correspondance, « forment un équivalent des anciennes histoires de la littérature, une histoire exacte, précise, informelle », une histoire « jouissive », incarnée et vivante. Bernard Baillaud clôt ce dossier par une très utile bibliographie de vingt années de publications paulhaniennes. Entre les œuvres complètes, les parutions de la Société des lecteurs de Jean Paulhan et les correspondances, c’est en effet un impressionnant massif qui s’élève. La bibliographie permet de mesurer le vaste périmètre des correspondances publiées par l’amie Claire Paulhan (en 2019 les lettres Félix Fénéon-Paulhan) ou Gallimard (le plus récent, l’an dernier avec les lettres entre Jean Paulhan et Henri Pourrat) [3]. Ce territoire s’étend d’autant lorsque l’on se plonge dans les archives de l’IMEC. Claire Paulhan présente avec sa justesse et précision habituelles des pages manuscrites inédites – titres en bas, phrases sans fin, titres sans textes – utiles pour « cerner les contours d’une pensée complexe et […] la traduire en une écriture fluide [4] ». Ce territoire enfin a conquis des espaces numériques avec le projet HyperPaulhan porté par le Labex Obvil, l’IMEC et la Société des lecteurs de Jean Paulhan [5].

 

Une histoire littéraire singulière se dessine alors et le dossier en propose quelques jalons. François Demont étudie les liens de Paulhan avec le mouvement Dada et le surréalisme, Michel Murat les « sollicitations de Léon Bopp »,  Arnaud Villanova retrace l’histoire de l’amitié intellectuelle et professionnelle de Paulhan et Georges Lambrichs, son successeur à la Nouvelle Revue Française. Exécuteur testamentaire d’Albert Thibaudet, Paulhan conserva longtemps les archives de celui-ci dans une baignoire désaffectée. Elles sont ici excellemment présentées par Bernard Baillaud qui revient sur cet auteur si influent en son temps [6]. De son côté, Camille Koskas s’interroge sur le rôle de la préface dans l’œuvre de Paulhan et propose d’y voir le « lieu possible », le lieu par excellence, de la critique paulhanienne [7]. Clarisse Barthélémy s’intéresse enfin à la question du secret, « point névralgique de toute sa pensée critique [8] ». « Il serait vain de croire que Jean Paulhan livre jamais ses secrets » disait Maurice Blanchot. Les archives conservent précieusement les traces de cette recherche incessante, « histoire littéraire en actes », miroir kaléidoscopique de la création. Des Hain-Teny au Don des langues en passant naturellement par Les Fleurs de Tarbes et l’énigmatique Clef de la poésie, Paulhan fait du secret une catégorie critique et philosophique motrice et créatrice. Ainsi, il « prolonge la quête de nombreux poètes ».

 

Car, finalement, il s’agit bien de cela : partager le secret de la poésie, la joie et le ravissement du langage.

 

Coordonnées de la revue

 

François Bordes

 

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[1]. Julien Gracq, Nœuds de vie, Paris, José Corti, 2021.

[2]. Bernard Baillaud, « Boîte première », Littérature, n° 200, décembre 2020, p. 7.

[3]. Voir http://www.clairepaulhan.com/catalogue.html et http://www.gallimard.fr/Contributeurs/Jean-Paulhan.

[4]. Claire Paulhan, « Le doute et son contraire », Littérature, op. cit., p. 11-21.

[5]. Voir : http://obvil.sorbonne-universite.site/projets/hyperpaulhan sans oublier de visiter le site de la SLJP : http://jeanpaulhan-sljp.fr/

[6]. Bernard Baillaud, « Albert Thibaudet dans le bain de l’histoire littéraire », Littérature, op. cit., p. 37-52. La disparition de la revue Théodore Balmoral nous prive des « graines de lecture » de Bernard Baillaud dont on retrouve ici le goût incomparable.

[7]. Camille Koskas, « La préface chez Paulhan, lieu de la critique ? », Littérature, op. cit., p. 64-76.

[8]. Clarisse Barthélémy, « Une histoire du secret », Littérature, op. cit., p. 77-90.


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