R de revues : I comme Intime

Avez-vous connu R de Réel, merveilleuse revue proposée par Raphaël Meltz et Lætitia Bianchi, avant Le Tigre ?
Elle proposait un programme alphabétique qu’elle a tenu au gré de 24 numéros.
Vingt ans plus tard, l’ami François Bordes se propose un tel programme appliqué aux revues dont il extraira, dans les semaines, les mois qui viennent un thème, un mot, une notion… pour contrer les confinements intellectuels.

Neuvième livraison, avec la lettre I comme Intime avec le numéro thématique de la revue Sensibilités éditée par Anamosa et le livre de François Laplantine qui rendent possible la redécouverte des « paradis perdus ». 

« Dans ma veste de soie rose/ Je déambule morose »… En 2013, Christophe (1945-2020) reprend sa chanson « Les Paradis perdus ». Il la joue seul, au piano, studio Davout, devant un public choisi d’amis et de fans. L’album ainsi enregistré s’intitule Intime [1].

 

Le Grand confinement a donné à l’intime une place et une forme inédites. Repli forcé dans la sphère privée, redécouverte du proche et de l’espace du dedans, intrications du personnel et du professionnel, du public et du privé, cauchemars et angoisses de l’assignation, violences intra-familiales… La question de l’intime a inondé nos plaines et nos vallées, débordant largement du lit où on la pensait contenue.

 

Deux publications d’avant la pandémie peuvent nous aider aujourd’hui. On ne s’étonnera pas en effet qu’au mois de novembre 2019 la revue Sensibilités ait choisi de consacrer un numéro aux « Paradoxes de l’intime [2] ». La revue d’histoire, de critique et de sciences sociales nous a habitués à creuser, de façon novatrice, les questions les plus contemporaines. « Recherche » et « Expérience », les deux grandes rubriques proposent une exploration d’une notion polymorphe, « objet fragile et mobile » comme l’écrit Clémentine Vidal-Naquet dans l’édito ouvrant le numéro. « Tout est intime » affirmait Holderlin, comme le rappelle Jean-Christophe Bailly dans son admirable contribution [3]. Michaël Foessel s’interroge sur le besoin contemporain de partager son intimité – cette « société d’exposition » dont parle Bernard E. Harcourt. Jean-Michel Butel questionne les formes de l’intime au Japon tandis que Caroline Muller rappelle l’importance de la pratique de la confession et de la direction de conscience au XIXe siècle. Anouche Kunth et Chowra Makaremi proposent une approche originale de la question en s’intéressant à l’impact des violences de masse sur les relations intra-familiales [4]. Dans la rubrique « Expérience », Clémentine Vidal-Naquet donne à lire des lettres d’amour glanées dans des vides greniers – invitation flemienne ou mréjenienne à interroger l’intime par l’archive [5]. L’expérience pénitentiaire met à l’épreuve l’intime et le regard des artistes Valérie du Chéné et Klavdij Sluban portent témoignage de cette réalité occultée. Les photographies de Klavdij Sluban donnent à voir les cellules des jeunes détenus de Fleury-Mérogis – images sans jugements, crues, froides, puissantes pourtant d’émotions et de rages [6]. Michel Chaumont évoque enfin ses années passées dans un théâtre, trente-huit saisons dans un lieu artistique aujourd’hui impitoyablement vide – un lieu « où domine l’illusion que vie privée, vie intime et vie professionnelle ne font qu’une ». Illusion immuable et changeante, paradoxale et labyrinthique comme le théâtre du monde à l’âge numérique.

 

De son côté, dans Penser l’intime François Laplantine propose une traversée contemporaine des expériences et des conceptions de l’intime [7]. Écrit avant la pandémie, l’ouvrage est paru en mai 2020, lors du Petit déconfinement. L’anthropologue définit l’intime comme une « expérience » dans laquelle un être, une chose ou un lieu « se transforment en lien ». Partant de la familiarité, il interroge « les paradoxes d’un sentiment sans intention » qu’il analyse en comparant les approches occidentales, chinoises, japonaises et brésiliennes de l’intime. Poursuivant l’un des thèmes majeurs de son œuvre, Laplantine souligne l’importance de la notion de passivité, le Wu-wei chinois, que l’on peut traduire par non-agir, un mélange de « dérive, de disponibilité et d’hospitalité ». Contrairement aux représentations courantes dans la culture rationalisante et dichotomique occidentale, l’intime s’avère être « un mode de relation opposé à la fermeture et au repli sur soi-même ». Il n’en constitue pas moins une réaction de défense contre la dépersonnalisation et l’anonymat de la foule, de la masse, de la horde. L’intime constituerait alors un refuge contre ce qu’Achille Mbembe nomme les « sociétés d’inimitié ». Laplantine développe une idée particulièrement originale, celle de l’intime comme « anticipation de la démocratie ». « Lieu de résistance à l’instrumentalisation et à la dépersonnalisation », l’intime peut ainsi permettre de « repenser le politique ». « Engagement susceptible de réanimer le lien social », il préfigure ainsi l’idéal démocratique.

 

D’une « fertilité » artistique, esthétique et politique « inouïe », l’intime remet ainsi « l’intelligence et l’imagination au travail » – une chance peut-être de « retrouver les paradis perdus ».

 

 

François Bordes

 

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[1]. https://www.youtube.com/watch?v=VVFj6Iwso98

[2]. Sensibilités, « Les paradoxes de l’intime », n° 6, novembre 2019. La Revue des revues avait en son temps salué la création de cette revue https://www.entrevues.org/rdr-extrait/sensibilites/

[3]. Jean-Christophe Bailly, « Contour ouvert », Sensibilités, op. cit., p. 68.

[4]. Anouche Kunth et Chowra Makaremi, « Griffures du pouvoir. Les familles face aux violences de masse, entre dislocations et résistances », Sensibilités, op. cit., p. 48-67.

[5]. Valérie Mréjen, Soustraction, Saint-Germain-la-blanche-herbe, Imec éditions, 2019 et Lydia Flem, Lettres d’amour en héritage, Paris, Le Seuil, « La Bibliothèque du XXIe siècle, 2006.

[6]. Klavdij Sluban, « Photographier l’inhabitable », présenté par Arlette Farge, Sensibilités, op. cit., p. 94-127.

[7]. François Laplantine, Penser l’intime, Paris, CNRS éditions, 2020.