« Au fil des livraisons

R de revues : J comme Joies

 

Avez-vous connu R de Réel, merveilleuse revue proposée par Raphaël Meltz et Lætitia Bianchi, avant Le Tigre ?
Elle proposait un programme alphabétique qu’elle a tenu au gré de 24 numéros.
Vingt ans plus tard, l’ami François Bordes se propose un tel programme appliqué aux revues dont il extraira, dans les semaines, les mois qui viennent un thème, un mot, une notion… pour contrer les confinements intellectuels.

Dixième livraison, avec la lettre J : le parcours en revues du poète Étienne Faure qui publie Et puis prendre l’air

 

 

Elles sont devenues rares et fragiles, nos joies. Elles existent pourtant, malgré tout. On les dit discrètes et simples. Cuisiner, méditer, lire, écrire, dormir, écouter, regarder, marcher et puis prendre l’air.

 

Mûri sous les serres des revues Phœnix et Rehauts, retardé pour cause de confinement, le nouveau recueil d’Étienne Faure annonce ce projet parfaitement adapté au moche aujourd’hui : Et puis prendre l’air[1]. La langue, familière parfois, porte la marque de lectures anciennes et modernes –  l’auteur a lu Marot, Aloysius Bertrand, Baudelaire, Verlaine, Ponge, Calet, Hardellet et Réda. Mais si les inspirations sont visibles, elles ne bouchent pas la vue. Ayant eu la joie de codiriger avec Myrto Gondicas un dossier sur la poésie d’Étienne Faure [2], j’ai pu mesurer l’importance de cette œuvre discrète et déterminée. Après cinq recueils aux éditions Champ Vallon, l’auteur a publié Tête en bas chez Gallimard. Le livre obtint le Prix Max Jacob en 2019. Avec ce dernier volume, l’œuvre franchit une étape, tourne le coin d’une rue nouvelle, plus large, plus ombragée et plus profonde. En dix étapes, Étienne Faure propose une parfaite expérience de phénoménologie poétique. Il nous mène de ville en campagne, de voyages en cocktails, de théâtres en hôtels, de caves en ruisseau et collines. Dans ces poèmes en prose au parfait ciselage, l’observation fine s’accompagne d’un lyrisme rentré que l’on pourrait croire désenchanté – il n’est que désabusé, le désabusement du regard moderne.

 

Étienne Faure

 

Ce regard révèle d’emblée son acuité et sa force avec l’« éloge appuyé des bancs ». On se souvient de celui de Bouvard et Pécuchet, celui de Brassens ou du Roquentin de La Nausée [3]. En trente-neuf poèmes en prose, Étienne Faure offre un carnet de voyage et d’enquête autour de ce micro-espace, cette capsule à l’air libre de la ville. Au-delà de l’éloge, il invite à méditer et à réfléchir sur ces lieux, ces points de rencontre « entre la solution cherchée et celle qui doit venir ». Telle est « l’aubaine du banc : y attendre et voir venir quand rien n’est plus très clair ». Le poète décrit alors les pratiques de ce que le langage technique nomme « mobilier urbain ». Des fumeurs, des amoureux, des clochards, des cadres pressés ayant besoin de se poser un peu, des joueurs d’échecs, de jeunes actives à lunch box, des téléphoneurs, des jeunes, des vieux, tout le monde, quiconque, n’importe qui. « Personne ici n’est locataire, ni propriétaire ni actionnaire ». Occupants, passants, habitants. On rêve alors une « rééducation par le banc » qu’il soit non agréé (murets, parapets, marches) ou « officiel ». Tous permettent la halte, la décélération, l’arrêt sur image, la méditation voire l’ataraxie : « le temps de reprendre son souffle, ses esprits, se reprendre tout court ; où suis-je, où en suis-je, qui suis-je, quel jour est-on ? » Inutile de souligner l’actualité évidente de cet éloge des bancs publics.

 

La NRF, Conférence, Théodore Balmoral, Rehauts, Europe, Le Mâche-Laurier, Contre-allées, Pleine Marge, Sarrazine, Les Carnets d’Eucharis, Phœnix, Sur Zone, Poézibao, Secousse, Remue.net : le travail poétique d’Étienne Faure s’élabore patiemment en revues [4]. Contre-allée publiera de nouveaux poèmes au printemps. Cette œuvre se déploie tranquillement, pousse comme un arbre aux racines profondes. Elle invite à prendre l’air – en attendant la joie de voir finir l’hiver.

 

 

François Bordes

 

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[1]. Étienne Faure, Et puis prendre l’air, Paris, Gallimard, 2020.

[2]. Phœnix, n° 27, hiver 2017, dossier Étienne Faure avec des contributions de Julien Bosc, Stéphane Bouquet, Jean-Pierre Chevais, Myrto Gondicas, Gilles Ortlieb, Jean-Claude Pinson et Marie de Quatrebarbes. Le numéro est épuisé.

[3]. Qui ne se rappelle le passage du chef d’œuvre de Jean-Paul Sartre : « Donc j’étais tout à l’heure au Jardin public. La racine du marronnier s’enfonçait dans la terre, juste au-dessous de mon banc. Je ne me rappelais plus que c’était une racine. Les mots s’étaient évanouis et, avec eux, la signification des choses, leurs modes d’emploi, les faibles repères que les hommes ont tracés à leur surface. J’étais assis, un peu voûté, la tête basse, seul en face de cette masse noire et noueuse entièrement brute et qui me faisait peur. Et puis j’ai eu cette illumination. Ça m’a coupé le souffle. Jamais, avant ces derniers jours, je n’avais pressenti ce que voulait dire “exister” ». Voir aussi Michael Jakob, Poétique du banc, Paris, Macula, « Patte d’oie », 2014.

[4]. Étienne Faure a évoqué son rapport aux revues dans « Troc passionnel », La Revue des revues, n° 60, octobre 2018, p. 2-13.


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