« Au fil des livraisons

R de revues : N comme Nuit (suite funèbre 2/3)

Avez-vous connu R de Réel, merveilleuse revue proposée par Raphaël Meltz et Lætitia Bianchi, avant Le Tigre ?
Elle proposait un programme alphabétique qu’elle a tenu au gré de 24 numéros.

Vingt ans plus tard, l’ami François Bordes se propose un tel programme appliqué aux revues dont il extraira, dans les semaines, les mois qui viennent un thème, un mot, une notion… pour contrer les confinements intellectuels.

Quatorzième livraison, avec la lettre N : que faire de nos morts ?

 

Sur sa magnifique couverture couleur d’or et de nuit, le dernier numéro de Sensibilités pose la question, essentielle, celle qui inquiète et agite l’ensemble de la société en ces temps de crise épidémique et de violences : « Et nos morts ? [1] »

 

Pensé et imaginé avant le Covid, le numéro a été réalisé entres les deux confinements : derniers articles reçus en mars, bouclage fin octobre 2020. Malgré l’effet « déstabilisateur » de ce contexte, les responsables du volume gardèrent leur cap de chercheuses en sciences sociales et d’historiennes, préférant « attendre que l’expérience soit davantage accessible » plutôt que de s’emparer frontalement de l’actualité. Il ne s’agit donc pas d’articles de circonstances, de témoignages ou d’essais écrits « à chaud ». L’intérêt en est d’autant plus grand qu’il permet de voir où en est la recherche sur un sujet que Philippe Ariès, Pierre Chaunu, Edgar Morin, Louis-Vincent Thomas [2] ou Michel Vovelle avaient exploré.

 

Stéphanie Sauget revient justement dans la rubrique « Dispute » sur la notion de « déni de la mort » développée par Ariès. L’article propose de relire les analyses de « l’historien du dimanche » au prisme des ouvrages de Geoffrey Gorer et Thomas Laqueur [3]. Ce dernier défend une hypothèse inverse à celle d’Ariès : loin de dénier la mort, nos sociétés contemporaines « n’arriveraient pas à se débarrasser de leurs morts et mettraient au contraire tout en œuvre pour continuer à les faire vivre ». Delphine Horvilleur vient d’ailleurs de publier un essai intitulé Vivre avec nos morts (Grasset, 2021). La rubrique « Recherche » décline différents aspects : Raphaëlle Guidée analyse Déserteurs, œuvre de l’artiste Stéphanie Solinas cherchant à garder trace de 379 photographies estompées et effacées sur des tombes du Père-Lachaise. Valérie Albac analyse le deuil au XIXe siècle au travers des pratiques et des normes vestimentaires. Saskia Meroueh s’intéresse au deuil collectif et aux tatouages post-attentat à Manchester. Dans « Au-delà de la minute de silence ? », Emmanuel Saint-Fuscien offre les résultats d’une enquête sur l’hommage aux morts des attentats de 2015 en milieu scolaire. Rédigé avant l’assassinat de Samuel Paty, cet article propose des premières pistes de réflexion sur un sujet particulièrement grave et important pour notre société. « Les morts nous regardent, et pourtant ils n’ont plus d’yeux pour voir [4] » écrit Georges Didi-Huberman qui développe ici une étincelante réflexion à partir de l’ouvrage de Melina Balcazar sur la culture mexicaine de la mort (Aqui no mueren los muertos, Mexico/Monterrey, 2020). La rubrique « Expérience » s’ouvre un peu plus à l’écriture fictionnelle et à la littérature en accueillant une nouvelle inédite de Maylis de Kerangal. Christine Détrez raconte son enquête à la recherche de sa mère, disparue à 26 ans dans un accident de voiture. Elle résume ici une recherche publiée dans Nos Mères [5]. Elle la mène des archives de l’école normale de Douai au site trombi.fr qui lui permit de retrouver, un peu, sa mère disparue.

 

Nos morts sont présents, ils vivent avec nous.

 

De tous les mouvements de pensée et de création contemporains, l’hantologie est peut-être l’un des plus profonds et des plus actifs. « L’avenir appartient aux fantômes » disait Jacques Derrida dans Ghost Dance. En ouverture du numéro de la revue Critique sur le « Grand retour des fantômes », Yves Hersant montre toute l’importance et l’actualité de l’hantologie derridienne [6]. Le numéro de Critique s’intéresse aux spectres de tous les pays et de toutes les époques. Roger-Yves Roche reviendra bientôt ici même sur ce très riche numéro qui s’achève, sous la plume de Martin Rueff, par une fine lecture du livre de Maurice Olender Un Fantôme dans la bibliothèque [7].

 

Nos morts sont présents, ils vivent avec nous. Jour et nuit.

 

 

François Bordes

 

 

 

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[1]. Sensiblilités, n° 8, « Et nos morts ? », coordonné par Anouche Kunth, Stéphanie Sauget et Clémentine Vidal-Naquet. Chloé Pathé, la directrice de cette revue extraordinaire vient de donner un entretien à l’occasion des cinq ans de sa Maison d’édition, Anamosa. Voir Chloé Pathé : « Le laboratoire qu’est Anamosa, en tant que lieu d’expériences », entretien avec Christine Marcandier, Diacritik, 9 mars 2021, https://bit.ly/2OQYW4N

[2]. Sur Louis-Vincent Thomas, voir Pauline Launay (éd.), Louis-Vincent Thomas. Passeur de frontières, Lormont, Le Bord de l’eau, « Anamnèse », 2018.

[3]. Stéphanie Sauget, « En finir avec le déni de la mort ? », Sensiblilités, n° 8, p. 16-31. Geoffrey Gorer, Ni pleurs ni couronnes précédé de Pornographie de la mort, Paris, EPEL, 1995 et Thomas Laqueur, LeTravail des morts. Une histoire culturelle des dépouilles mortelles, Paris, Gallimard, « Essais », 2018.

[4]. Georges Didi-Huberman, « Parler, par les yeux, avec les morts », Sensiblilités, n° 8, p. 90-99.

[5]. Karine Bastide, Christine Détrez, Nos mères. Huguette, Christiane et tant d’autres, une histoire de l’émancipation féminine, Paris, La Découverte, 2020.

[6]. Yves Hersant, « Spectres de Derrida », Critique, « Le Grand retour des fantômes », janvier-février 2021, p.5-14.

[7]. Martin Rueff, « Le philologue au banquet des morts », Critique, op. cit., p. 180-190.

 


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