« Au fil des livraisons

R de revues : Q comme Que de Querelles

 

Avez-vous connu R de Réel, merveilleuse revue proposée par Raphaël Meltz et Lætitia Bianchi, avant Le Tigre ?
Elle proposait un programme alphabétique qu’elle a tenu au gré de 24 numéros.
Vingt ans plus tard, l’ami François Bordes se propose un tel programme appliqué aux revues dont il extraira, dans les semaines, les mois qui viennent un thème, un mot, une notion… pour contrer les confinements intellectuels.

 

Dix-septième  livraison, avec la lettre Q : Que de querelles en effet !

 

 

Que les Français soient querelleurs, la chose est établie au moins depuis la fondation du camp de Babaorum. Désormais, certes, des myriades de Tullius Detritus répandent sur les réseaux sociaux « l’horrible visage vert de la discorde [1] ». Que de querelles en effet !

 

L’une des plus violentes actuellement est doute l’algarade autour de la question d’une « gangrène » « islamo-gauchiste » dans les universités. Le parallèle entre islam et marxisme n’est pas nouveau. Durant la Guerre froide, Problems of communism aux États-Unis ou, en France, Le Contrat social publièrent fréquemment des articles sur les liens entre le Prophète et le Komintern. Figure très singulière passée des parages du surréalisme au conseil scientifique du Front national, Jules Monnerot avait analysé en 1948 le communisme comme un « islam du XXsiècle ». Le sociologue avait signé en 1970 un ouvrage invitant à Démarxiser l’université. Bien du temps a passé. Créée par Pierre-André Taguieff pour désigner un phénomène ultra-minoritaire bien déterminé, l’expression d’« islamo-gauchisme » a fait florès, allant jusqu’à désigner des champs d’études n’ayant rien à voir ni avec le gauchisme, ni avec l’islam… Comme disait à peu près le loup de la fable : « Si ce n’est toi, c’est donc ton frère (musulman) ». Dans le dernier numéro d’Esprit, Jean-Louis Fabiani revient sur cette « mauvaise querelle », la replaçant dans le contexte plus général de la situation de l’enseignement supérieur et de la recherche en France [2].

 

Cet épisode très médiatisé s’inscrit dans un débat plus ancien et plus profond, celui de la laïcité et des valeurs de la République face aux nouveaux défis de l’époque. Du massacre du comité de rédaction de Charlie Hebdo au meurtre du professeur Samuel Paty, le pays a subi une série de chocs. Il est bouleversé, traumatisé et en profonde réflexion sur lui-même comme le succès de la série En thérapie en témoigne. Idéologues et moralisateurs, sycophantes et « terribles simplificateurs » cherchent à profiter du trouble pour affoler et aveugler les esprits. Aussi avons-nous intensément besoin de savants et de pédagogues – de voix capables de resituer les choses dans le temps et dans l’espace des idées.

 

 

Depuis Pierre Bayle, les revues constituent le lieu de circulation de cette fonction-clef de notre modernité. Au lendemain du meurtre de Samuel Paty, La Vie des idées publia ainsi une « Lettre aux professeurs d’histoire-géographie ou comment réfléchir en toute liberté sur la liberté d’expression [3] » signée François Héran, sociologue et démographe, professeur au Collège de France. Retour au textes et rappel des droits et devoirs de la liberté d’expression, l’article invitait à réfléchir au distinguo entre liberté offensive et tolérante et mettait en garde contre les « vérités toutes faites ». Il suscita nombre de réactions, positives, négatives, destructives, constructives. À telle enseigne que l’auteur choisit de développer sa réflexion dans un livre [4]. Ouvrage de circonstance et d’intervention, il vient rappeler un certain nombre de notions fondamentales et défend une position authentiquement républicaine, ouverte et tolérante, sensible aux nuances et aux sensibilités, soucieuse de justice et de réel. François Héran met en garde contre la tentation de définir la République comme une religion qui revendiquerait pour elle-même « le monopole légitime du respect ». Tout en soulignant l’étrangeté de la distinction entre croyances et croyants, il rappelle l’existence d’une « tradition française de l’islamophobie » et dénonce la « lourde faute » que serait la négation de « l’ampleur de la discrimination ethnoraciale dans nos sociétés ».

 

Comme en témoigne cette lettre salutaire de François Héran ou les livres récents de Jacqueline Lalouette et de Patrick Weil [5], la République des savants et des pédagogues est bel et bien vivace. Le ciel des idées ne nous est pas encore tombé sur la tête !

 

 

François Bordes

 

 

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[1]. René Goscinny et Albert Uderzo, La Zizanie. Une aventure d’Astérix, Hachette, 1970, p. 7.

[2]. Jean-Louis Fabiani, « Une mauvaise querelle à l’Université », Esprit, avril 2021, p. 9-14.

[3]. La Vie des idées, 30 octobre 2020.

[4]. François Héran, Lettre aux professeurs sur la liberté d’expression, Paris, La Découverte, 2021.

[5]. Jacqueline Lalouette, Les statues de la discorde, Passés Composés, 2021 et Patrick Weil, De la laïcité en France, Grasset, 2021.


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