« Au fil des livraisons

R de Revues : X comme Xénophile

 

Avez-vous connu R de Réel, merveilleuse revue proposée par Raphaël Meltz et Lætitia Bianchi, avant Le Tigre ?
Elle proposait un programme alphabétique qu’elle a tenu au gré de 24 numéros.
Vingt ans plus tard, l’ami François Bordes se propose un tel programme appliqué aux revues dont il extraira, dans les semaines, les mois qui viennent un thème, un mot, une notion… pour contrer les confinements intellectuels.

 

Vingt-quatrième  livraison, avec la lettre X : un très beau mot : Xénophile !

 

 

 

Le très beau mot de xénophile donne son titre à un beau livre de Michéa Jacobi ainsi qu’à un recueil d’André Breton écrit entre 1946 et 1948, inspiré par sa découverte d’Haïti [1]. En 1940, grâce aux Américains et à l’action de Varian Fry, Breton avait traversé l’Atlantique à bord du Paquebot « Capitaine Paul Lemerle » en compagnie de Claude Lévi-Strauss. L’un et l’autre comptent parmi les plus actifs défenseurs de la xénophilie, amour de l’étranger et ouverture à l’autre, aux antipodes des vents dominants, racistes et colonialistes, de l’époque.

 

Il y a soixante ans, en pleine décolonialisation, Claude Lévi-Strauss, Émile Benveniste et Pierre Gourou lançaient la revue L’Homme, revue française d’anthropologie. Lévi-Strauss en avait l’idée depuis 1950, mais c’est en 1959 avec la création du Laboratoire d’anthropologie sociale qu’il peut mettre en œuvre son projet d’une revue de référence. Il confie la réalisation de l’élégante couverture à Albert Skira et le secrétariat général de la revue à Jean Pouillon venu des Temps modernes et des Cahiers du Collège de `Pataphysique. Comme le rappelle le nouveau rédacteur en chef, Grégory Delaplace [2], c’est Pouillon qui anima et incarna la revue durant trente-cinq ans, de 1961 à 1997, insufflant discrètement sa conception  d’une revue d’ethnographie ouverte, sans ligne trop délimitée – comme pour laisser circuler librement les idées, les recherches, les travaux. De 1997 à 2016, Jean Jamin prend la succession et imprime son style marqué par « une exigence littéraire dans l’expression scientifique ». Les successeurs – Caterina Guenzi et Cléo Carastro de 2016 à 2021 et désormais Grégory Delplace, poursuivent la défense « d’une anthropologie au sens large, dont la méthode première est ethnographique mais qui ne s’interdit aucun moyen textuel ou iconographique pour décrire le monde ».

 

Soixante ans après sa création, la revue au blason anthropomorphe « Dieu tortue bicéphale » ou « être chimérique composé de traits humains et animaux » change donc de peau tout en restant fidèle aux perspectives xénophiles des fondateurs.

 

François Bordes

 

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[1]. Michéa Jacobi, Xénophiles, éditions de la Bibliothèque, 2015 et André Breton, « Xénophiles », dans Signe ascendant, Paris, Poésie Gallimard, 1968.

[2]. Grégory Delaplace, « L’Homme mue », L’Homme, no 237/2021, p. 5-14.

 


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