« Au fil des livraisons

Rehauts : la grande fuite

 

Le lecteur actif

décante un corpus

devenir certain

il fournit

les phrases

qui lui sont

nécessaires.

 

On peut lire de brefs poèmes de Benoît Casas dans la 44e livraison de Rehauts. Extraits d’un livre à venir intitulé Combine, ce sont des poèmes-notes, annotations succinctes d’un réel habité par des livres ou, plus précisément, par la lecture. Une lecture qui confronte en même qu’elle se fait fuite. Un découpage poétique en 1000 fragments, une apposition de la diversité de la sensation, de la pensée, de leur inscription dans l’immense espace mouvant, possible, des textes.

Lire une revue de poésie revient à la fréquentation similaire d’un corpus, d’une masse de texte, d’une forme de langue. Cela s’apparente à une fréquentation ponctuelle, une familiarité temporaire. On y perçoit une nécessité en même temps qu’un possible. On y accepte une disponibilité à des voix, des langages, des formes.

Ce numéro de l’une des meilleures revues de poésie frappe particulièrement par sa tonalité générale. On y entend un manque, une difficulté, une angoisse, particuliers. On y perçoit à la fois l’empêchement du poète et la jouissance de la forme trouvée, esquissée, essayée. Ainsi, on lira les textes de Dominique Quélen : « J’écris un texte dont je me retire. Je ne l’habite pas. Pièce vide. J’essaie ensuite d’écrire un texte muré. On peut en décrire le contenu, on ne peut le communiquer ni faire qu’il communique avec d’autres. Je forme un morceau tout sec, où manque ce qui permettrait d’en comprendre la nature. Dès qu’on commence à le décrire on est interrompu, on s’interrompt soi-même, depuis l’intérieur de la description qu’on en fait. »

On aborde dans ce numéro une poésie qui, en grande partie pour le moins, interroge les conditions à la fois de son énonciation, de la forme singulière de parole qu’elle invente, et l’angoisse d’une existence qui n’est que par une sorte extrême de manque, d’empêchement. On perçoit dans les textes qui le composent les conditions mêmes de la production du poème, d’une langue articulée, l’invention d’une autre durée de la langue, des transformations du réel qu’elle rend possible. Casas écrit que :

La poésie

est une

pratique

de l’ellipse

matérielle.

 

C’est la même angoisse, la même incertitude, des moyens voisins qui habitent les textes d’Amy Clampitt, poète américaine déjà mise à l’honneur dans des numéros précédents de la revue, dont on peut continuer de découvrir la poésie d’une force rare. Et c’est aussi à ces découvertes d’univers, de langues, qu’invitent les revues en les abritant un moment. Le travail de Clampitt court ainsi sur plusieurs numéros, remarquablement traduit par Gaëlle Cogan et Calista McRae, et nous convainc que l’on se trouve face à une voix majeure. Là aussi il est question de fuite, d’empêchement, de relégation en soi-même, de résistance et de refus. Toujours extrêmement précise, Clampitt combine les forces de l’esprit avec les manifestations les plus réelles, confronte la subjectivité angoissée avec les formes terribles du monde et de l’Histoire. C’est d’une certaine grandeur du familier, de sa connivence avec ce qui nous dépasse finalement, qu’il s’agit.

Franz Kafka

 

Ainsi, Woolf se noie dans l’Ouse, Lorca est assassiné par les phalangistes, Vallejo s’exile…

 

[…] Kafka

concevant un passage vers le haut à travers le dédale

sans fenêtres du calcul, de la contingence, de la prévision

qui n’a pas d’issue, et métamorphosant

l’échappée en la forme — Oh non, pas d’un oiseau,

pas lui qui fuyait tant les lieux dégagés, mais d’un insecte

gravitant infailliblement vers l’obscur ;

ces antennes, cet habitat lustré, chitineux

entre les interstices, entre des systèmes

dont les rouages et ceux qu’ils avantagent

nous sont devenus illisibles, plus malins

que l’impasse grandissante de la langue, la stridence

de ses décibels, le marmonnement de ces circonlocutions,

que le murmure, dans toute l’Europe, de ce qui bientôt, bientôt, devait, allait avoir lieu.

 

Ce n’est pas rien que de proposer une série de textes de cette poète mal-connue qu’il est urgent de lire, de la mettre en lumière avec l’obstination modeste qu’on connaît à Rehauts qui s’emploie à imposer des voix qui tiennent.

 

Hugo Pradelle

 

PS : On notera la belle recension de Jacques Lèbre d’un livre superbe paru cette année : Presque un chant de Durs Grunbeïn.

 

 


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