« Au fil des livraisons

Sur la paroi nocturne

Sous le beau titre « Sur la paroi nocturne », le dernier numéro de la revue Elseneur s’intéresse à la place de l’art pariétal dans les littératures des XXe et XXIe siècles.

 

Publiée par les Presses universitaires de Caen, cette revue du Centre de recherches LASLAR (Lettres, Arts du spectacle, Langues romanes) de la Maison de la recherche et des sciences humaines de l’Université de Caen Normandie paraît annuellement depuis 1983. Chaque livraison de cette revue d’études littéraires dirigée par Marie-Hélène Boblet et Marie-Gabrielle Lallemand propose un dossier approfondi sur une thématique dont une brève liste donne idée de l’intérêt : « L’écriture de soi » en 1998, « Fables urbaines » en 2004, « Le monument, la trace » en 2008, « fictions de guerres » en 2014…

Peinture pariétale en Afrique australe, in « L’oeil vivant » de Renaud Ego (éd. Errance)

Le présent dossier, coordonné par Anne Gourio et Marie Hartmann, s’ouvre par un texte de Renaud Ego évoquant sa découverte de l’art rupestre d’Afrique australe. Il poursuit ainsi une réflexion dont Le Geste du regard constitue une éclatante étape [1]. Ego s’inscrit dans une lignée, prestigieuse, d’écrivains et d’essayistes aimantés par la beauté préhistorique. De Georges Bataille à Daniel Fabre [2], il y a là, en effet, un thème puissant et profond, un lieu de l’esprit captivant et fascinant – ou encore, pour reprendre l’expression des directrices du volume, une « béance dans la pensée occidentale ».

 

Pour étudier l’influence de l’art pariétal sur la littérature et la pensée, le dossier suit quatre axes. Le premier, « Tracés de pierre », s’intéresse aux interprétations des empreintes laissées par les premiers humains. Sylvie Loignon analyse avec précision Les Mains négatives de Marguerite Duras tandis que Martine-Motard-Noar compare les approches des traces et des murs chez Duras et Hélène Cixous.

Grotte de Lascaux

Anna Gombin quête la marque de Lascaux dans la réflexion de Pascal Quignard sur l’image et le « Jadis ». S’appuyant principalement sur La Nuit sexuelle, l’article souligne très bien le rôle de l’art pariétal dans la « recherche du perdu » animant l’œuvre de Quignard. La seconde partie, « Commune présence », se concentre sur le regard des poètes – Martine Créac’h analyse « l’effet Lascaux » chez André du Bouchet, Frédéric Roussille et Danièle Leclair décrivent les frayages préhistoriques de l’œuvre de René Char. Le troisième volet, « Dans la caverne de la pensée », se consacre à l’impact de la découverte de l’art préhistorique sur l’esthétique, l’anthropologie et la philosophie. François Jeune suit les « échos de Lascaux » chez Zervos, Char, Breuil, Blanchot et, naturellement, Bataille. Bataille ! Son Lascaux ou la naissance de l’art fait désormais figure de classique. Christian Limousin revient ici sur la figuration du premier homme, Salvador Juan se concentrant sur les interprétations anthropologiques de l’opposition humain/animal, en s’appuyant sur Bataille et Leroi-Gourhan. Chloé Morille propose de son côté de suivre les évolutions du regard porté sur les images de la grotte d’Altamira par les écrivains hispanophones.

Elle enquête sur les avatars d’une aura, celle de la première peinture rupestre. L’étude offre ainsi un itinéraire peu défiché – si les échos de Lascaux sont bien connus, c’est moins le cas pour Altamira, qui fut pourtant la première grotte « découverte » à la fin du XIXesiècle. Et l’on voyage ainsi, de regards en regards, de José Ortega y Gasset à Rafael Alberti et Miguel de Unanumo jusqu’à Jorge Luis Borges. L’image du bison d’Altamira revient fréquemment dans l’œuvre de l’auteur argentin, comme dans le poème « L’avènement [3] ». « L’intensité du souvenir iconique » des « bisons de l’aurore » symbolise l’éternel recommencement du geste créateur. Enfin, le dernier volet du numéro s’intéresse aux « Préhistoires d’aujourd’hui ». Stéphane André se penche sur Préhistoire d’Éric Chevillard, tandis que Sylvie Freyermuth explore la place centrale de l’art pariétal et des grottes ornées dans l’œuvre de Jean Rouaud.

 

Ce numéro de la revue Elseneur contribue ainsi à mieux faire connaître l’histoire d’une longue et féconde fascination. Phénomène littéraire et culturel, celle-ci constitue aussi un phénomène éditorial d’ampleur comme en témoignent le succès de librairie des livres de Jean Clottes ou, plus récemment, la parution des ouvrages de Maël Renouard ou de Nicolas Teyssandier [4].

Sur ces parois de papier, les échos de Lascaux continuent donc de résonner.

 

 

François Bordes

 

[1]. Renaud Ego, Le Geste du regard, Strasbourg, L’Atelier contemporain, 2017.

[2]. Georges Bataille, Lascaux ou la naissance de l’art, Genève, Skira, 1955 ;  Daniel Fabre, Bataille à Lascaux. Comment l’art préhistorique apparut aux enfants, Paris, L’Échoppe, 2014.

[3]. Jorge Luis Borges, La Proximité de la mer, Paris, Gallimard, 2010, p. 102.

[4]. Nicolas Teyssandier, Nos premières fois, Paris, La Ville brûle, 2019 ou de Maël Renouard, Notes sur Lascaux, Paris, Le Sandre, 2018.


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