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Les 40 ans d’Hérodote (1re partie)

Il n’est pas courant que l’anniversaire d’une revue rassemble un public si nombreux et tant de personnalités de premier plan. Il est bien rare aussi, on en conviendra aisément, qu’une fête donnée en l’honneur d’une revue soit ouverte par le président d’une prestigieuse institution – de surcroît ancien ministre de la culture, de l’enseignement et de la recherche – tout en étant close par un ministre de la Défense en exercice. Belle reconnaissance de la République pour une revue de sciences humaines, une revue de géographie et de géopolitique, la plus célèbre et la plus lue : Hérodote !

À l’Institut du monde arabe (IMA), ce 7 avril dernier, devant près de 400 personnes Jack Lang et Jean-Yves Le Drian accueillaient donc Yves Lacoste, le créateur et maître d’œuvre de la revue accompagné de la rédactrice en chef, Béatrice Giblin. Autour d’eux, sur la scène du grand auditorium de l’IMA étaient réunis Leïla Shahid, Erik Orsenna & Bernard Guetta. Salle comble pour fêter les 40 ans de la revue ! Il y avait la queue en effet sur le quai des Fossés Saint-Bernard, à 18h, ce jour-là, pour célébrer l’événement. Toutes générations confondues, toutes origines, tous corps de métiers – des professeurs et des chercheurs, des étudiants et des décideurs, costumes cravates ou anoraks, baskets ou escarpins : une foule dense patientait devant l’entrée de l’IMA. Chacun, sans doute, méditait ses souvenirs. Ah, Hérodote ! L’un se rappelle le visage navré et méprisant de l’examinateur d’un jury de concours d’enseignement à qui il venait d’avouer qu’il lisait plutôt Hérodote que Mappemonde. Une autre se rappelle sa mission diplomatique en pays lointain, avec pour principal guide un exemplaire de la revue au format si reconnaissable. Un autre encore se régale du souvenir de l’offensive ravageuse menée par la revue contre l’hégémonie du « Grand Chorémateur », Roger Brunet. Qui se souvient encore de ce sabir lyssenko-moliéresque qui domina un temps la géographie universitaire et scolaire ? Il était alors malséant, hérétique, hors sujet, de citer Hérodote parmi les revues de géographie. Le numéro sur « les Géographes, la science et l’illusion » figurera un jour parmi les grandes polémiques intellectuelles scientifiques de la fin du XXsiècle. Toute une scolastique ronflante, techniciste et vaniteuse était étrillée avec une joie féroce et communicative. Quel plaisir, se souvient-elle, de voir l’équipe d’Hérodote réaliser ce strike mémorable ! Depuis, la chorématique a à peu près la même utilité que le fil à plomb à tige rigide cher à Gaston de Pawlowski… Un dernier enfin resonge à la bible de ses années d’étudiant, précautionneusement rangée entre le Petit Mourre et l’Atlas historique de Duby : la mine inépuisable du Dictionnaire de géopolitique.

En un mot : pour qui s’intéresse à la géographie, à l’histoire et à la politique, impossible de ne pas croiser Hérodote et Yves Lacoste.

Jack Lang ouvrit la soirée en rappelant l’importance du travail accompli par la revue publiée par les soins des éditions La Découverte. Béatrice Giblin revint sur les marques de reconnaissance adressées désormais à une publication qui fut longtemps à contre-courant de la géographie universitaire : Grand prix de la société de géographie en 2014, soutien du CNL pour la traduction à l’étranger, numérisation des 100 premiers numéros, inscription de la géopolitique dans les programmes du secondaire, création d’un Institut français de géopolitique… La revue est désormais pleinement reconnue. C’est sans doute que, parallèlement à sa vocation scientifique, elle remplit une fonction citoyenne. Ainsi est-elle lue des décideurs comme des citoyens engagés et désireux de comprendre mieux le monde qui les environne.

Yves Lacoste, avec sa modestie habituelle, évoqua très brièvement la fondation de la revue. Alors professeur de géographie à Paris-VIII, il avait écrit un court article dans Le Monde afin de rappeler la fonction des digues au Vietnam. Celles-ci étaient les cibles de bombardements américains ; qu’elles cèdent et des milliers de personnes auraient été noyées – donnant ainsi l’image d’une catastrophe naturelle et non d’un meurtre de masse délibéré. Son petit article suscita un très grand intérêt pour la géographie – celle-ci se révélait autre chose qu’un « machin ennuyeux » sans prise sur les luttes politiques. François Maspero joua un rôle-clef en accueillant la revue et en publiant le livre de Lacoste sur Ibn Khaldun. Le démarrage fut long mais depuis 1976 la revue n’a cessé de gagner en force, comme en témoigna avec humour Erik Orsenna ou avec reconnaissance Leïla Shahid – elle suivit un temps les cours du fondateur d’Hérodote. Bernard Guetta raconta comment, jeune journaliste à Moscou en pleine Perestroïka, il avait trouvé dans le Dictionnaire de géopolitique un instrument de travail incomparable. Combien de chroniqueurs, de professeurs, de chercheurs, d’étudiants et de citoyens ont-ils puisé en effet à cette généreuse source d’information ? Lors du débat très animé avec la salle, Lacoste rappela qu’Hérodote ne servait pas une cause et que les lecteurs prennent dans la revue « ce qui les intéresse ». Ce projet encyclopédique dans le sillage d’Hérodote d’Halicarnasse et d’Ibn Khaldun, Giblind le résume en une formule : « Hérodote espère aider à penser ».

Enfin, Jean-Yves Le Drian prononça le discours de clôture de la soirée. Après être revenu sur les données majeures de la géostratégie française « impliquée avec prudence et modestie », le ministre de la Défense insista sur l’importance de l’analyse et de la réflexion sur la longue durée. Pour cela, les revues jouent « un rôle essentiel » et constituent un « outil de compréhension de la complexité ». Le ministre des armées saluait ainsi la revue de l’auteur de La Géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre. Et en quarante ans, Hérodote en a produit, de ces armes que l’on dit, avec raison, indispensables à la critique et à la compréhension du monde.

à suivre…

François Bordes


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