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Critique Memories #4

Rendre hommage à un mentor n’est pas chose facile, ni évidente, nous dit Emily Apter. Elle se livre ici, dans ce quatrième épisode de notre série sur Critique, à un portrait intellectuel en creux et affirme son indéfectible amitié admirative pour Jean Piel. 

 

Critique Memories #4

Mes déjeuners avec Jean 

 

 

 

 

À mes déjeuners avec Jean Piel, j’ai pris un plaisir comparable à celui qu’on ressent devant le film de Louis Malle, My Dinner with André. « Piel », en espagnol, c’est la peau —cuir ou fourrure, quand elle est animale. Nos esprits animaux étaient en éveil pendant ces repas, souvent partagés avec d’illustres convives. C’est François George, rencontré à une réunion de la Société des Amis de Proust à Illiers-Combray, qui m’a présenté à Jean Piel et c’est ainsi que j’eus le privilège de m’asseoir à sa table au Tiburce. Le restaurant était tenu par deux dames, la mère et la fille. La nourriture y était toujours délicieuse et l’attention qu’elles portaient à leurs clients, inouïe de tact et d’intelligence. Jean Piel s’épanouissait dans cette ambiance toute de générosité, où il jouissait de surcroît des satisfactions de l’habitué : depuis sa table attitrée, il régnait sur cette scène, impeccablement élégant —cravate et boutons de manchette…   

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Georges Bataille

Que le temps fût couvert ou ensoleillé, Le Tiburce était toujours sombre. Discrètement blotti dans la non moins discrète rue du Dragon, c’était le repaire favori de quelques écrivains, éditeurs et hommes politiques. On était invité à y entrer à travers une portière de rideaux de velours. C’était comme pénétrer dans un décor de théâtre — un décor qui aurait représenté des coulisses. Et la pièce qu’on y jouait tournait autour d’une revue dont l’aventure, à travers Georges Bataille, remontait au Collège de sociologie et tissait des liens vivants entre l’avant-garde française de l’après-guerre, la « French theory », l’anthropologie philosophique et la « théorie critique » qui se répandait alors à l’échelle mondiale, via les disciplines comparatistes, dans les humanités.   

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Lorsqu’on veut rendre hommage à un mentor, les souvenirs risquent de se faire complaisants. C’est le passe-temps des bavards sénescents que de s’adonner au « vous saurez tout de moi » via le journal intime, la confession ou les mémoires. Les souvenirs s’auréolent souvent de l’obscénité particulière aux nécrologies et s’ordonnent selon des structures biographiques préconçues : les dates, la courbe en cloche « commencement-milieu-fin », sans parler des clichés sur le style « de jeunesse » par opposition au style « tardif ».  Jean Piel, en directeur de revue expérimenté, savait l’attrait exercé par ces structures et il en jouait lorsqu’il programmait des numéros spéciaux consacrés à des écrivains, philosophes ou artistes célèbres, à des dates anniversaires — de naissance, de décès, de parutions importantes. On compte ainsi, parmi les numéros vedettes réalisés sous son autorité un Georges Bataille (1963), un Maurice Blanchot (1966), un Claude Simon (1981), un Michel Foucault (1986), un Leopardi (1990), un Samuel Beckett (1990), un Jacques Bouveresse (1994) et un Pierre Bourdieu (1995). Ce qui ne l’empêchait pas d’encourager les contributeurs à introduire quelques malices dans ces numéros d’hommage. Il voyait clairement que ces créateurs que nous adorons porter aux nues forment  une caste que nous avons aussi besoin de détester. Artiste du sputanamento, il aimait à dégonfler les grands hommes. (Les sommaires de Critique, soit dit en passant, étaient très majoritairement masculins.) Mais ces coups d’épingle ne relevaient jamais du sarcasme gratuit : introduire une certaine irrévérence envers toute orthodoxie était, pour Piel, une manière d’inventer une forme vraiment critique de critique.  

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Jean Piel m’a aidé à faire mes premières armes théoriques en me demandant un compte rendu d’un livre de Laurence Bataille. Fille du fondateur de Critique et belle-fille de Jacques Lacan (ça donne un peu le tournis…). Laurence Bataille avait écrit un petit livre étrange, paru posthume : L’Ombilic du rêve, au titre emprunté à Freud qui désignait ainsi l’origine non analysable, inaccessible, intraduisible du rêve : ce lieu où les brins fibreux des associations inconscientes forment tresse autour de l’inconnu. Ce texte, qui tient à la fois de l’autobiographie, du mémoire psychanalytique et de la fable de La Fontaine, n’est assignable à aucun genre, c’est un hapax littéraire. Il y avait peut-être une certaine malignité à passer cette commande à une étrangère : comme si Piel, qui appartenait lui-même à ce cercle familial (puisqu’il avait épousé l’une des sœurs de Sylvia Bataille) avait voulu m’envoyer dire au clan ses quatre vérités…     

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Enchantée d’avoir été recrutée, je commentai l’analyse que fait Laurence Bataille de l’analyse, dans ce méta-texte strié par les éclairs lumineux d’une courageuse exhibition de soi. Dans cette fable sur les « séances » analytiques et leur timing, j’entendais le pathos d’un combat intime avec une douleur interminable, avec les blessures émotionnelles et les souffrances infligées par l’ordre patriarcal. Ce que j’ai écrit alors sur Laurence Bataille épelait déjà bien des thèmes de mon futur travail et posait la question d’une ontologie de la sexualité — comment écrire sur ce que signifie « l’être dans le sexe » — que je fais aujourd’hui dialoguer avec le concept de sexistence élaboré par Jean-Luc Nancy.  

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À la fin du déjeuner, lorsque la conversation, après avoir passé de Bataille, Lacan ou Jankélévitch aux futurs numéros de Critique, tirait à sa fin, Piel me congédiait d’un petit geste de la main. À l’époque où je l’ai connu, il s’aidait d’une canne, se lever était pour lui un effort. Fidèle à une image de lui-même en ce jeune homme qu’il n’était plus, il préférait effectuer seul sa sortie. Ce petit cérémonial était comme la répétition d’un adieu plus définitif, et, avec les années, ce souvenir se mêle à d’autres adieux à d’autres penseurs qui m’ont marquée et dont j’ai rencontré les travaux pour la première fois dans les pages de Critique.

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Pour cette chance qu’il m’a donnée d’entrer dans l’univers de Critique, revue qui sous la brillante direction de Philippe Roger ne cesse de se renouveler, je lui dis :  « Thank you, Monsieur Piel ».

 

Emily Apter

 

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