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Critique Memories #8

Les souvenirs de Critique sont, pour Donatien Grau « la mémoire d’amitiés et d’admirations toujours réinventés ». Il confie sa rencontre avec Philippe Roger, très jeune, la parution d’un article improbable et la grande aventure autour de Pierre Guyotat. 

 

 

Critique Memories #8 

Donatien Grau 

 

 

 

 

En 2008, j’avais découvert dans la bibliothèque de l’École normale des volumes d’une revue intitulée Critique, qui rendait compte de livres, le plus souvent récents, voire même: contemporains. Tels étaient les exemplaires qui m’étaient arrivés entre les mains. Et je me suis dit: que se passerait-il si une telle revue publiait une étude sur Henri de Régnier? Idée saugrenue, quand j’y repense.

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Je regarde l’ours: le directeur s’appelle Philippe Roger. Google m’aide à trouver la photo d’un homme à l’allure concentrée (ce devait être le site de l’université de Virginie), et une adresse de courriel. J’écris.

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Henri de Régnier par Félix Vallotton, vers 1898

 

Quelques jours plus tard Philippe Roger me répond. Contribuer, oui, et Henri de Régnier, pourquoi pas. Je me mets donc au travail. J’envoie à Philippe Roger le texte, fin 2008. Il me répond qu’il va présenter le texte au conseil de rédaction. Ce qu’il fait. Texte accepté, avec la nécessité d’en réécrire des parties. Il souhaite le faire avec moi, me donne rendez-vous à son bureau de l’EHESS, boulevard Raspail.

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J’y entre, à vingt-et-un ans, pour la première fois. Je monte au bureau de Philippe, et le rencontre. Sa chaleur, son intelligence, sa réserve aussi me frappent. Après quelques plaisanteries, nous nous mettons au travail. Je ne crois pas avoir jamais connu de séance d’editing aussi intense, aussi juste, et aussi précise. Avec ce que je nomme depuis le « principe de Philippe Roger »: la partie la plus faible d’un texte est toujours, presque toujours, notamment chez les chercheurs, et les jeunes chercheurs de surcroît, son premier paragraphe, ou ses deux premiers paragraphes. L’effet d’atterrissage du plein air pré-texte au cœur du sujet est quasiment toujours manqué. Donc il vaut mieux partir medias in res. L’article parut ainsi, amélioré de la chute de ses deux premiers paragraphes.

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La drôlerie de Philippe, son humour presque anglais pour un penseur si français (même s’il est en fait ce que les Américains rêveraient que soit un cultural critic), son extrême rigueur, et sa générosité sont pour moi synonymes de Critique. Mes rapports avec la revue ont partie liée à sa personne. Ce que j’ose appeler notre amitié, notre compagnonnage, a aussi été la clef pour ma découverte des travaux des membres du conseil, et de l’invitation par un d’entre eux, Élie During, à contribuer en 2010 à un numéro intitulé « À quoi pense l’art contemporain ? ». Et, au même moment, quand, enseignant à l’École normale, j’organisai une « Rentrée des revues », Critique participa avec trois belles rencontres, avec Élie, Françoise Balibar, et Yves Hersant.

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Il y aurait bien d’autres récits à rapporter ici, trop pour refuser la nostalgie. Mais je m’en voudrais de manquer la plus grande aventure, celle où Philippe et moi nous parlâmes chaque jour, plusieurs fois par jour. Celle où j’en vins, en 2015, à vivre de l’intérieur l’expérience éditoriale de Critique: lorsque je fus invité par le directeur et le conseil de rédaction à diriger un numéro sur l’œuvre de Pierre Guyotat.

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Pierre Guyotat avait été soutenu, lors de la sortie d’Éden, Éden, Éden, par les préfaces de deux membres du conseil de rédaction de l’époque (Roland Barthes, Michel Foucault, dont le texte remis trop tard paraît dans L’Observateur) et deux collaborateurs réguliers (Michel Leiris, Philippe Sollers). Si Régnier était antimoderne, Pierre Guyotat est résolument moderne. Je pris donc cette invitation comme une mission, et je voulus faire de ce numéro un manifeste, qui aurait pu se mesurer, par la qualité des auteurs, aux numéros historiques, pour un artiste bien vivant et déjà dans l’histoire. D’Alain Badiou à Pierre Brunel et Michel Zink, en passant par Ray Brassier, Catherine Brun, Emanuele Coccia, Michaël Ferrier, Tristan Garcia, Ann Jefferson, Tiphaine Samoyault, Edmund White, et Pierre Guyotat lui-même, avec deux magnifiques inédits, le pari fut relevé, et une contribution majeure à l’herméneutique de l’œuvre fut ajoutée. Combien d’échanges, de retours sur textes, de discussions sur des points de traduction…

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Pierre Guyotat

 

Autres souvenirs : les deux soirées autour du numéro, l’une avec Pierre Guyotat lui-même à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, l’autre à la librairie Gallimard avec Catherine Brun, Ann Jefferson, Tiphaine Samoyault ; le compte-rendu d’un de mes propres travaux, Néron en Occident, par Shadi Bartsch, dans la revue ; la présence de Philippe lors de mes soutenances de thèse, et encore récemment au séminaire du Collège de France ou un autre membre du conseil de rédaction, Antoine Compagnon, m’avait invité à m’exprimer ; tant de conversations éditoriales avec Lanwenn Huon et Sabrina Valy.

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En vérité, mes souvenirs de Critique sont la mémoire d’amitiés et d’admirations toujours réinventées.

 

Donatien Grau

 

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