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Écarts d’Identité : se souvenir de l’humain

Le 28e Salon de la Revue est l’occasion de flâner parmi les exposants, les intellectuels et les curieux. Au détour d’un stand notre petit groupe s’arrête pour prêter attention à un personnage au charisme singulier. Derrière des lunettes rondes et l’humilité d’Abdellatif Chaouite, on découvre une oreille attentive, une attention patiente.

 

D’origine marocaine, docteur en psychologie, il est également rédacteur en chef de la revue Écarts d’Identité. Fondée en 1992 par l’association Adate, elle renforce une mission essentielles de l’accueil des personnes étrangères en France. Devant notre intérêt pour la cause des réfugiés et notre volonté de l’aborder dans sa globalité, il nous conseille le 128e numéro de la revue, publié en mai 2017 : « À la recherche de l’étranger perdu ». Après une heure d’échanges généreux avec cet homme passionné et passionnant, nous achetons la revue et commençons la lecture. Dès la première page, un mot nous est inconnu : monogonie. Impossible de le trouver dans le dictionnaire. Que l’on y voit nullement du jargon pour du jargon ou de la pédanterie ? Nous avons simplement affaire à des spécialistes très créatifs ! Loin d’être une revue prétentieuse, Écarts d’Identité entreprend d’exposer les multiples facettes du sujet de la migration, en croisant les points de vue de divers spécialistes. La générosité du contenu offre à chacun les clés de la compréhension d’un phénomène de société complexe.

 

Ce mélange et cette fragmentation se retrouve jusqu’au nom de la revue puisque « écart » est l’anagramme de « tracé » ou de « trace ». L’écart ne fait pas que scinder, séparer, il inscrit quelque chose, le rend pérenne. L’étranger qui semble si lointain appose sa marque et apporte sa contribution dans notre vie. Au travers d’articles de réflexion et d’opinion, la revue traite et questionne la place du migrant dans nos sociétés. Elle fait appel à des sociologues, des anthropologues, des philosophes, des historiens, des géographes, tels que Salvatore Palidda et Philippe Hanus. Mais aussi des écrivains et des artistes, comme Patrick Chamoiseau, Wahid Chaïb ou encore Isabelle Fruleux. Ensemble, ils décortiquent la définition, le discours et le regard porté sur les migrants, et mettent à mal la vision toute faite, rabâchée par les médias et l’opinion publique mal informée. On pourrait penser qu’un tel foisonnement d’idées et de personnalités mène à un gloubi-boulga indigeste, mais la revue est en réalité très clairement organisée en cinq parties distinctes. En premier lieu, le « Dossier », thème principal du numéro propose des articles concis mais précis sur des problématiques diverses autour de la figure de l’étranger. La partie « Culture » rassemble entretiens, initiatives et démarches artistiques traitant de ces problématiques. Suite à cela, Écarts d’Identités propose des « Notes de lecture » et une « Revue des revues », des veilles sur l’actualité littéraire et sur les revues traitant des questions migratoires.

 

Les approches, nombreuses, se complètent. Ainsi, dans son article “La droite et l’extrême droite face à l’immigration“, l’anthropologue et philosophe Emmanuel Terray esquisse un parallèle entre les politiques d’immigration de la droite et de la gauche et met en évidence leur base commune. Il questionne l’équilibre précaire entre pulsions xénophobes et intérêts économiques dans la politique, qui risque d’être mis à mal par la montée du Rassemblement National. Dans un autre registre, la géographe Cristina Del Biaggo répertorie les termes, plus ou moins connus, utilisés pour définir les migrants, que ce soit par ceux qui quittent leur pays, ou par ceux qui voient arriver l’étranger. Ces termes, qui veulent faire peur et font souvent disparaître l’humain sous la statistique, influencent profondément notre façon de percevoir les phénomènes d’immigrations et les décisions politiques qui y sont liées. Enfin, l’écrivain Patrick Chamoiseau appelle dans un bel entretien à redéfinir le vivre ensemble pour laisser plus de place à l’humain, dans un monde aujourd’hui voué au profit. Encourageant le regard critique, les opinions partagées dans Écarts d’Identité soulignent surtout la nécessité de se souvenir de l’humain derrière la réification opérée par un discours aujourd’hui normalisé.

 

Blandine Chevestrier, Laureen Louchon, Margot Pouquet & Marie Sorgius


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