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Étoiles d’encre : Changer de regard

Borne routière, mur du Mexique, clivage social, état limite, marge sur les cahiers d’écoliers, ligne de conduite, extrémités synaptiques : la revue Étoiles d’encre explore dans son numéro Quelles frontières ? une thématique d’une grande actualité qui engage des interprétations plurielles. Il tend à déconstruire les barrières culturelles et sociales du monde actuel, aspirant à une plus grande cohésion humaine et territoriale. Comment faire face à ces frontières souvent arbitraires, à leurs conséquences incalculables ?

Bénédicte Jourdier

À travers différents témoignages, la revue donne la parole aux femmes, de toutes origines et de tous âges. Étoiles d’encre réunit textes et images d’autrices et illustratrices dans un objet éditorial d’une grande force, mais humble. La clarté de la mise en page et des choix typographiques rendent l’ensemble aisément lisible, laissant chaque histoire exprimer sa singularité. Dès la couverture, nous comprenons que l’ouvrage consiste en un enchevêtrement d’histoires. Nous voyageons de l’une à l’autre, créant les liens que nous souhaitons entre elles. Quelles Frontières ?  est une revue riche et aux contenus très divers qui assume nettement ses partis pris linguistiques et ses positions intellectuelles et esthétiques. Aucun classement formel ne s’établit entre les styles d’écriture. Au contraire, l’enchaînement des textes et des illustrations semble presque aléatoire et ouvre à une lecture vivante. Au sein des poèmes, nouvelles, articles et images, nous découvrons des productions hétéroclites qui s’enrichissent les uns les autres. On peut se laisser aller à une dimension romanesque ou plus biographique comme chez chez Yamina (« Kamel Daoud ou l’écriture de la marge »), ou tendre vers une approche plus documentaire avec Marie-Noël Arras qui aborde la thématique des guerres et des camps dans « Comment ne pas hurler ». Refusant l’univocité, la revue assume une hétérogénéité de tons. Certains textes sont sombres, d’autres plus légers, jusqu’à l’érotisme  : « Mon désir afflue. La fulgurance de nos ébats. La quintessence de nos effluves » (Marina Pesic, « Fusion »). D’autres sont agressifs ou encore mélancoliques : « Tu as fondé quelque chose qui demeurera toujours en moi. Le paradis perdu venant du plus loin de notre vie ensemble » (Behja Traversac, « Le temps retrouvé »).

 

Au gré des lectures, aléatoires et fragmentaires, on s’immisce dans l’histoire d’un pays, d’une culture, d’une famille, d’un individu. Confrontées aux frontières, physiques ou immatérielles, ces femmes ont connu des bouleversements, des désillusions, se sont construits des rêves. À travers leurs témoignages sensibles, elles nous entraînent au-delà de notre réalité. Par le biais de l’expérience littéraire, c’est notre vision même de la société actuelle qui semble susceptible de changer.

 

Face aux migrations, au terrorisme, aux conséquences de la mondialisation perçues comme des menaces très sérieuses par certaines populations, des tendances nationalistes se renforcent. Le Brexit mené par Theresa May, le mur entre le Mexique et les États-Unis construit à l’initiative de Donald Trump ne constituent que des exemples parmi tant d’autres et participent à faire du terme frontière un sujet particulièrement actuel.

 

Aborder la thématique des frontières territoriales nous conduit fatalement à la question des réfugiés. La famille, les femmes et les enfants, sont souvent au cœur de récits migratoires que l’on trouve également dans la revue. Dans sa nouvelle, Clara Delange en parle avec onirisme : « La guerre grondait aux portes de la ville, au nom de qui, au nom de quoi pourrait-il vivre heureux dans un pays en guerre, quel avenir y avait-il pour sa famille, comment faire grandir sa princesse au milieu d’horreur, sans faire changer la couleur de ses yeux ? » Sa nouvelle aborde l’avant, la fuite, l’exode, l’attente en terre d’accueil, nous laissant imaginer un avenir. Tout comme les textes, les dessins qui ponctuent la revue témoignent d’engagements militant pour l’accueil des cultures. Dans ses illustrations de la Jungle de Calais, Loup Blaster revendique la dimension de carrefour comme une fierté, un enrichissement sur les plans humain et culturel.

 

Quelles Frontières ? participe à modifier le regard que nous pouvons porter sur les réfugiés et sur la légitimité de leur intégration. Les mots de Rose Marie-Naime dans Eux/Nous, ne peuvent nous laisser indifférents :

 

« Ils marchent
Ils tiennent leurs enfants

Par la main dans leurs bras
D’océans en déserts
Ils marchent »

 

 Léna Derick, Juliette Langlade, Marion Maringe & Caroline Pradet


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