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La revue NAQD fête ses vingt ans d’existence

A l’occasion de la parution du n° 31 de la revue Naqd, « La Nouvelle donne géostratégique » (voir Présentation en format pdf), nous republions ici le texte que nous avait confié son directeur Daho Djerbal à l’occasion des 20 ans de sa revue pour le n° 47 de La Revue des revues.

Mon propos pourrait se présenter comme un retour sur l’expérience vécue durant ces vingt années vécues par la revue NAQD revue d’études et de critique sociale dans une Algérie plongée dans une crise profonde.

Il est évident qu’il s’agit là de ma propre lecture des faits et de l’angle par lequel je traduis, aujourd’hui, une expérience qui a d’abord et avant tout été collective. Chacun des membres fondateurs de la revue et chacun des membres de la rédaction pourrait en tirer d’autres leçons, aborder l’expérience sous d’autres angles. Voilà pourquoi je ne prétends pas être ici le porte-parole d’un groupe ou d’une pensée commune à tous ceux qui ont donné vie à la revue.

C’est avec les années 1980 que nos certitudes ont commencé à être ébranlées. L’ouverture brutale à l’économie de marché après deux longues décennies d’économie administrée, la montée en puissance d’idéologies nouvelles et les débordements des cadres traditionnels de la lutte sociale par de nouvelles formes de mobilisation et d’expression remettent brutalement en question nos schémas d’analyse. Saïd Chikhi, philosophe et sociologue du mouvement social est le premier à saisir les contours d’une crise qui va connaître un de ses points d’orgue en octobre 1988.

« Lorsque le soulèvement d’octobre éclate, c’est tout le pays qui s’est évanoui dans la crise. La société est, alors, sans boussole, les rapports sociaux sont en pleine décomposition, les discours des professionnels de la politique et des clercs sont creux et la scène du mouvement social est vide. »[1].

 

C’est dans l’entrelacement de ces lignes écrites au cœur même de la tourmente que vont se dessiner pour nous les contours d’une interpellation critique qui n’arrêtera pas de nous tarauder tout au long de la décennie 1990, et jusqu’à ce jour. Comment une société peut-elle ainsi défaillir et voir sa substance se déverser par les marges comme le liquide qui se répand d’un vase qui se fracasse ? Comment les forces sociales organisées se sont-elles désujettisées au point de ne plus être en mesure de « conduire le changement historique » ? La répression de tout mouvement d’opposition organisé par le pouvoir politique en place et le refus de l’institutionnalisation du conflit social sont-ils suffisants  à expliquer de tels phénomènes ?

 

Nous nous trouvions donc, en cet octobre 1988, devant un énorme dilemme. Comment traduire par les actes notre désir de prendre position et d’apporter des réponses claires à de telles interpellations quand les voies de l’activisme social et politique que nous avions suivies jusqu’alors n’y répondaient plus. Avec Saïd Chikhi et quelques autres compagnons de lutte, nous avons opté pour un travail de clarification des idées que nous voulions mener avec les représentants d’autres générations de militants. Nous voulions en fait mettre en commun les expériences de ceux qui nous avaient précédés dans le champ de la pensée critique pour pouvoir les transmettre aux nouvelles générations.

Sans vouloir quitter le terrain de l’activisme social et politique, nous prétendions remettre en question nos présupposés théoriques, soumettre à la critique nos propres idées et notre propre pratique pour prétendre donner du sens à ce qui ne cessait de nous accabler ; tout autant la question d’un ordre matériel impossible à maintenir que celle d’une raison tout autant impossible à rendre.

 

Une fois la décision prise de lancer la revue NAQD (Critique en français), d’autres problèmes apparaissaient. Suffisait-il à chaque membre fondateur de verser un mois de salaire et constituer ainsi un fonds social pour que la SARL NAQD soit à même de faire paraître sa revue ? Nous devions tout apprendre de A à Z car nous ne connaissions rien, pour la plupart d’entre nous, au métier d’édition. Faire un appel à contribution, le diffuser dans nos réseaux alors que nous étions au tout début de l’informatique, était pour nous une véritable gageure ; les disquettes 31/2 venaient à peine d’apparaître sur le marché et les ordinateurs en étaient encore à leur première génération ; il n’y avait point encore de connexion Internet. Nous n’avions pas de bureaux, ni de local ; l’essentiel du travail se faisait dans nos domiciles et nous passions par des prestataires de service pour toute la partie technique. Mais nous pouvions déjà compter sur des professionnels du livre (logo, maquette-mise en page, couverture etc.) qui avaient pris fait et cause pour notre projet de revue. Nos amis, compagnons de lutte et tous les collègues avec qui nous avions des affinités de pensée répondaient spontanément à nos appels à contribution.

Avec la sortie du premier numéro daté octobre 1991-janvier 1992 (Islamisme, femmes, constitution, Golfe), d’autres problèmes se posaient : Comment diffuser quand les sociétés de diffusion n’existaient pas encore ou ne s’intéressaient pas à cet étrange ouvrage appelé « revue » ? Nous étions en fait la première revue de ce type dans l’histoire de l’Algérie indépendante. Comment négocier avec des gérants de librairies (très peu étaient de vrais libraires) dont le principal souci était de ne pas voir leurs étalages encombrés par une publication à petit prix ? Comment communiquer et rendre accessible au grand public la sortie d’une revue d’études et de critique sociale, sans image ni illustrations accrocheuses ? Comment enfin rentrer dans nos fonds et relancer un nouveau numéro alors que les ventes restaient symboliques ?

 

Faire une revue, c’était gérer une société d’édition. Nous l’apprenions pas à pas avec des moyens dérisoires. Faire une revue en Algérie, c’était aussi matérialiser un lectorat potentiel, le convaincre qu’il y avait matière à s’enrichir autrement qu’avec de la marchandise ; nous entrions alors de plain-pied dans le tout marchandise avec un esprit lumpen-libéral selon l’expression de notre ami Saïd Chikhi. Nous nous amusions à tenter de convaincre certains universitaires ou dits intellectuels à acheter la revue dont le prix ne dépassait pas celui d’une boisson alcoolisée au restaurant. Que dire des abonnements dont la tradition n’avait jamais été établie avant la parution de la revue NAQD. Les premiers abonnés ne tenaient pas plus de deux années et il fallait à chaque fois relancer les uns et les autres pour pouvoir tenir un cap satisfaisant. Mais d’autres ont tenu à rester fidèles et ont continué à ce jour à nous adresser leur abonnement de soutien. Ce sont en fait ces fidèles lecteurs et abonnés, ces auteurs de renom du pays comme de l’étranger qui ont donné tant de crédit à notre aventure éditoriale.

 

Puis sont venus les temps difficiles. Saïd Chikhi, premier directeur de la revue, rédacteur de l’éditorial inaugural et principal animateur des premiers numéros nous quitte, emporté par la maladie. Il faut coûte que coûte poursuivre pour lui rester fidèle et maintenir en vie notre projet de revue de la pensée critique. Il faut alors tout renégocier, entre les membres fondateurs d’abord. Certains avaient déjà quitté le navire, ne se reconnaissant plus dans le cap ni dans l’allure que prenait la publication. De ceux qui restaient, les soucis de la vie ne leur laissaient plus le temps ou l’énergie de s’investir plus avant. Et pourtant, il fallait rédiger les appels à contribution tout en restant fidèle à la ligne éditoriale du numéro inaugural, répondre aux interpellations des lecteurs, à celles des abonnés. Il fallait relancer les abonnés, s’attacher quelques soutiens dans la presse et les médias, parmi les jeunes universitaires et les intellectuels engagés indifféremment de leur appartenance politique.

 

Mais le pire était à venir. L’Algérie entrait dans le milieu des années 1990 dans une spirale de violence totalement irrationnelle, brutale, profonde ; elle atteignait la force vive de ce fragile monde de lisants-écrivants. Certains étaient ciblés et atteints physiquement dans leur vie sinon dans leur chair et dans leur âme. Il était devenu si difficile de continuer à écrire en pleine sidération, et encore plus d’écrire de manière critique sur des sujets qui fâchent. Nous étions à tout moment susceptibles d’être pris pour partie dans un conflit qui nous dépassait.

C’est dans ces moments-là que nous avons compté nos amis, je dirais même les partisans inconditionnels de la revue. C’est grâce à ces membres de la Rédaction qui ont continué à tenir physiquement et moralement la barre, à ces auteurs qui de partout en Algérie, au Maghreb et dans tous les hémisphères de ce vaste monde que nous avons pu traverser les quarantièmes rugissants. Des auteurs de renom, de jeunes universitaires, des lecteurs assidus et des ami(e)s de tous bords nous ont permis de survivre pour arriver à ce vingtième anniversaire. C’est à elles et eux toutes et tous que nous devons d’être encore là.

Daho Djerbal

Directeur de la publication

Décembre 2011

 


[1] « Algérie, du soulèvement d’octobre 1988 aux contestations sociales des travailleurs ». In Mouvement social et modernité, Hommage à Said Chikhi, Ed. NAQD/SARP, Alger, mars 2001. Traduit de l’anglais d’une communication présentée à AKUT conference : When does democracy make sense ? Political economy and political rights in the third world. Uppsala, 26-28 October, 1989


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