Algérie Littérature / Action

par Jacqueline Pluet-Despatin
1997, in La Revue des revues n° 23

Créée dans le sillage du Comité de soutien aux intellectuels algériens fondé à l’initiative de Pierre Bourdieu, cette revue est animée par l’écrivain et journaliste algérien en exil Aïssa Khelladi et par Marie Virolle, chercheur au CNRS et spécialiste de l’Algérie. Réunissant autour d’elle un large comité de parrainage franco-maghrébin, elle bénéficie de l’aide du Centre national du livre, du soutien de la Maison des sciences de l’homme et des centres culturels français d’Algérie.
Dans la crise grave que traverse l’Algérie, les arts et la littérature n’ont évidemment pas la part belle, pour les raisons politiques et économiques que l’on devine.
L’idée est donc née de créer en France un lieu où cette littérature puisse s’exprimer et se faire connaître. Certes les écrivains algériens sont loins d’être des inconnus dans l’édition française, ce dont la revue témoigne elle même dans ses rubriques d’actualité, mais il est vrai que les circuits sont difficiles à pénétrer, surtout pour des auteurs vivant en Algérie, et les contraintes du marché, exigeantes. C’est donc sans préoccupations marchandes immédiates que cette revue, qui a cependant besoin, outre ses subventions, d’abonnements pour vivre, a entrepris non seulement de soutenir la littérature algérienne, mais de lui donner un élan, de la « dynamiser ».
Comme le veut son titre, il s’agit d’une revue littéraire, qui donne la parole aux francophones comme aux arabophones (traduits en français), accueille sans exigence d’école, tous les styles littéraires et se définit comme une publication militante, ce qui n’exclut pas le souci de qualité, tournée vers l’Algérie, et ouverte à tous ceux qui se reconnaissent comme algériens ou se sentent proches d’elle. Dans cette perspective où la littérature elle-même est action, où seul le roman, comme le dit Kundera, a le pouvoir de « dessiner la carte de l’existence », de dire ce que seul il peut dire, la revue a choisi précisément de donner au roman toute sa place, au moyen d’une structure éditoriale originale organisée en deux parties : dans la première, la revue accueille une oeuvre intégrale inédite qui, outre un roman, peut être un récit ou une pièce de théâtre, et consacre sa deuxième partie à l’actualité littéraire.
On constate déjà au bout d’un an d’existence combien la revue a joué un rôle agissant, puisque le roman inscrit au sommaire de son premier numéro, sous le pseudonyme d’Amine Touati, Peurs et mensonges, a été remarqué et vient d’être publié au Seuil dans une seconde version, portant le nom de son auteur véritable, Aïssa Khelladi, ce qui permettra ainsi à l’oeuvre d’être découverte par un large public. L’attrait de la revue tient aussi à sa forme qui, si elle s’est affirmée dans ses grands lignes dès le début, s’invente autour d’un sommaire en mouvement au fil des livraisons.
Publié en ouverture, le texte intégral est rituellement accompagné d’une postface, qui présente et situe l’auteur, puis d’un entretien avec lui. Le souci est fréquent en effet dans la revue de montrer, au-delà des textes, les auteurs en quelque sorte en chair et en os, et de les faire parler. À partir du no 3-4, Aïssa Khelladi signe un éditorial qui inaugure l’« actualité littéraire et éditoriale », où certaines rubriques semblent s’installer tandis que d’autres surgissent par intermittence. Dans cette seconde partie, qui a pris au cours des numéros de plus en plus d’importance pour représenter la moitié de la pagination, dont l’ensemble tourne autour de 200 pages, se mêlent à la fois textes littéraires (prose, nouvelles, contes, poèmes) ainsi que chroniques et dossiers : celui par exemple consacré au théâtre algérien (no 2), si important lorsqu’on se rappelle l’assassinat du metteur en scène Abdelkader Alloula, auquel Nager Khadda rend hommage. Par le « Portrait », la revue choisit de rassembler autour d’un auteur quelques fragments de l’ouvre et d’études critiques, ainsi pour Taos Amrouche dans le no 3-4, où l’on peut lire l’étonnant témoignage de la comédienne Laurence Bourdil sur sa mère. Permanente dès le premier numéro, la rubrique « Vient de paraître » donne un aperçu de la vie des lettres algériennes en France, en Belgique, au Maghreb, au moyen d’une brève présentation de l’ouvrage (ou de l’article), et d’un court extrait de texte.
À partir du no 5, des chroniques intitulées « Débat» ou « Mon pays », dépassant le propos littéraire, offrent aux idées un terrain d’échange en liberté. Quant à la précieuse rubrique « Les introuvables », absente des derniers numéros, elle permet de redonner vie à des textes oubliés ou difficiles d’accès, notamment l’interview de Tahar Djaout donnée en 1991 à l’éphémère revue culturelle de Tizi Ouzou, Tin Hinan (no 1). Il convient enfin de noter combien l’art contemporain est présent et actif dans la revue par les illustrations de couverture d’abord et celles qui courent dans le texte, avec les reproductions de tableaux de M’hamed Issiakhem, Otmane Mersali ou Bachir Belounis, et surtout par l’apparition d’une récente rubrique « Peinture » qui réunit autour du peintre et écrivain Mohamed Khadda (1930-1991), des textes de Nourredine Saadi, Tahar Djaout, Mohamed Dib, Fernand Pouillon et se clôt par «Rêveries», écrit et dessiné par l’auteur. Cette revue nous offre ainsi le portrait étonnamment vivant et foisonnant d’un pays dont on voudrait nous faire oublier qu’il est peuplé d’artistes et d’écrivains et que c’est par l’art et la littérature que s’exerce aujourd’hui, difficilement, en Algérie et hors de l’Algérie, la fonction critique de l’intellectuel.

Partager cet article :