Cahiers d’Europe. Cultures, sociétés, politiques ; LiMes. Revue française de géopolitique

par Nicolas Roussellier
1997, in La Revue des revues n° 23

Certaines revues choisissent la minceur pour attirer leurs lecteurs. Elles font le pari de la qualité par la sélection.
D’autres revues, au contraire, n’ont pas peur de ressembler à des livres : elles enchaînent l’un derrière l’autre des articles, elles aditionnent des interviews et des documents de toutes sortes, elles font flèche de tout bois.
Les deux revues présentées ici, Cahiers d’Europe et LiMes, entrent haut la main dans cette seconde catégorie (avec respectivement 230 pages et 350 pages). Cela tient à deux de leurs points communs : la largeur de leur horizon et le choix de leur sujet central. L’une comme l’autre, bien loin de vouloir s’enfermer dans le champ carré d’une « discipline » universitaire, ambitionnent de parcourir tous les secteurs des sciences humaines à la fois. Sciences ? Le mot est même trop fort, il crée un effet de repoussoir puisque le texte de présentation de LiMes affirme crânement que le drapeau de la géopolitique sous laquelle elle s’est placée « n’a rien à voir avec une quelconque science ». Si bien que tous les points de vue, toutes les approches sont convoqués. Sans souci d’ordre ? En ne sachant plus très bien au bout du compte ce que peut signifier le terme de « géopolitique » ? À la limite, peu importe ; l’objectif d’une multiplicité d’interrogations prime tout le reste. Car le choix du sujet – l’Europe – ajoute au malaise des définitions l’urgence des prises de position. Et en ce sens, les deux revues tombent pile au milieu de nos incertitudes ; elles suivent des diagonales entre histoire, géographie, économie et culture qui sont d’indispensables contrepoisons à la rhétoriques des experts. Toutes deux annoncent leur volonté de sortir de la pensée unique européenne.
Des deux revues, Cahiers d’Europe est peut-être la plus sage. Pour ce premier numéro, elle a choisi une thématique, celle de la place des religions, apparemment connue. Sauf que, précisément, elle s’attache à démontrer la diffusion et la dispersion des croyances et des églises dans l’Europe d’aujourd’hui : moins qu’une institution, la religion (ou la laïcité étudiée par Guy Coq) est devenue un lien à multiples options qui dépend autant du poids des traditions, du choix libre des individus et de l’errance de la notion de Dieu dans la pensée de certains théologiens (Eugen Drewermann). C’est dire que le numéro ne tente absolument pas de rabattre l’Europe sur une « matrice » chrétienne, dominante et éternelle, qui fournirait sur un plateau doré la raison d’une unité et d’une « conscience » européenne.
Toutes les religions sont ici visitées (malheureusement pas les religions non instituées), tous les rapports des religions et de la société moderne sont envisagés : la lecture du numéro est donc largement profitable. Un reproche seulement: à force de pousser la logique d’une revue d’éditeur (le Félin), certains articles semblent être les « bonnes feuilles » tirées de livres parus ou à paraître chez le même éditeur, d’autres articles sont trop courts pour des sujets trop vastes. Volonté de faire sens ou facilité ?
LiMes face à la question européenne est encore moins conformiste et moins sage que Cahiers d’Europe. L’unité de la revue ne lui vient pas d’une communauté méthodologique (que la « géopolitique » ne semble guère lui fournir!) mais d’une unité de ton, d’une liberté d’esprit et de plume qui se permet de passer tour à tour d’une position euro-utopique (la proposition d’une « Framanie », État devant unifier la France et l’Allemagne), à des remarques euro-critiques (considérer la PESC – politique étrangère et de sécurité commune – comme une « quincaillerie diplomatique » selon Lucio Caracciolo) ou même des pointes euro-sarcastiques (les flèches les plus venimeuses étant dirigées vers l’Allemagne et la rhétorique du couple franco-allemand). Très politiquement incorrecte, LiMes recherche des sujets-frontières, sort des autoroutes de l’information européenne, au risque de soulever quelques épouvantails un peu gros à avaler (le risque d’un séparatisme savoisien par exemple) mais en sachant tenir en éveil constant l’attention du lecteur, malgré le côté « en vrac » de la livraison (34 articles, des entretiens, des cartes, des sondages, une « carte en couleurs des régions européennes » très belle mais illisible car multilingue). Même si on peut être irrité par certains raccourcis (une méfiance un peu insistante envers l’Allemagne unifiée, une vision systématiquement hostile aux régionalismes, etc.), on ne s’ennuie jamais. Pas mal pour une revue de 350 pages! Et LiMes (dont la soeur jumelle italienne avait déjà quelques années d’existence) a déjà publié deux autres numéros en 1997 : « America, America » (no 2) et « L’Europe sans l’Europe» (no 3). De même, les Cahiers d’Europe ont déjà publié un second numéro en 1997, « De la démocratie, que faire ».

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