L’ Atelier contemporain

par François Bordes
2013, in La Revue des revues n° 50

De 1990 à 1997, François-Marie Deyrolle anima une maison d’édition hors du commun, un véritable foyer de création. En l’espace de quelques années, les éditions Deyrolle donnèrent une nouvelle vie à certains livres de Joë Bousquet, André Dhôtel, Jean Follain, Lorand Gaspar, Guillevic, Jean Paulhan ou André de Richaud. Cette maison d’édition ne se contentait pas d’accueillir ces grands anciens. Elle était déjà un atelier contemporain où se retrouvaient des auteurs en plein épanouissement comme Gil Jouannard, Claude Louis-Combet, Roger Munier, Henri Raynal ou Jean Roudaut. Deyrolle publia aussi des auteurs émergents comme Thierry Bouchard, Antoine Emaz, Jean-Louis Giovannoni, ou Jacques Lèbre. Des écrivains discrets, de l’espèce qui ne fait pas beaucoup parler d’elle mais marque la littérature en profondeur. C’était tout un climat, une façon d’envisager l’art et le monde qui avait ses compagnons de combat (parmi les revues, Théodore Balmoral) et fera ensuite des émules (Conférence, Fario et quelques autres). L’aventure cesse en 1997. Mais l’histoire continue : les éditions Verdier reprennent le fonds et les volumes continuent à circuler, de librairies en bouquinistes, avant de se retrouver sur l’étage d’une bibliothèque, d’où, en règle générale, ils ne bougent que pour être relus.
Surtout, l’éditeur ne se décourage pas ; il se fait revuiste. En 2000 il lance la première série de L’Atelier contemporain, revue mythique au format poche et à la forme soignée qu’Éric Dussert présentait ainsi : « Mieux qu’une revue, L’Atelier contemporain est une bibliothèque. Et mieux qu’une bibliothèque, c’est un panorama replet de ce qui s’écrit aujourd’hui en France et dans les pays voisins de langue française » (La Revue des revues no 29). On ne saurait mieux dire. Après sa prompte disparition en 2002, et malgré le nombre et la qualité des revues d’art et de littérature, L’Atelier contemporain manquait au monde éditorial. C’est donc avec joie que fut accueillie, au printemps 2013, l’annonce de sa renaissance.

L’objet est toujours beau. Le format poche a été abandonné pour un 16 x 20 cm bien adapté à des reproductions iconographiques particulièrement soignées. Le papier est glacé, la mise en page aérée. On regrettera, cependant, le choix du caractère, joli mais mal adapté à la lecture. Un classique Garamond aurait été bienvenu. L’ensemble fait 256 pages et, atout supplémentaire, coûte vingt euros. Il faut dire que le projet est plus ample. En effet, la renaissance de la revue annonce celle des éditions. François-Marie Deyrolle propose une formule originale : pour cent euros, les abonnés recevront deux numéros ainsi que six livres parmi lesquels la correspondance entre Yves Bonnefoy et Gérard Titus-Carmel.
Quant au climat, on le retrouve, avec quelques variantes. En quatrième de couverture, la même citation de Ponge d’où provient le titre de la publication. Au sommaire, les noms d’auteurs habitués à fréquenter ces parages-là de la création contemporaine. La revue nouvelle série souhaite consacrer une place importante à la peinture contemporaine. Il s’agit d’illustrer et d’analyser le travail des peintres afin de « mieux saisir ce qui est en jeu dans leur atelier, leurs pré́occupations, interrogations et inquié́tudes ». Ainsi ce numéro accueille-t-il des dossiers consacrés à Ann Loubert, à Monique Tello et à François Dilasser. Il publie aussi d’admirables extraits inédits des carnets d’Alexandre Hollan. Les illustrations, nombreuses, en couleur, rythment parfaitement la lecture des textes consacrés aux artistes. Signalons en particulier ceux de Ludovic Degroote et d’Alberto Manguel sur Monique Tello. Le dossier le plus riche et le plus fourni est celui consacré à la question : « Pourquoi écrivez-vous sur l’art ? ». Parmi les seize auteurs s’interrogeant sur la relation entre art et écriture, relevons les noms de Joël Bastard, Pierre Bergounioux, Marcel Cohen, Christian Garcin, James Sacré, Pierre-Alain Tâche ou Franck Venaille. Parmi toutes ces riches contributions à un questionnement infini, Claude Louis-Combet offre à L’Atelier contemporain un de ces textes dont il a le secret, admirable de précision et de justesse. De son côté, Lionel Bourg donne une réponse réjouissante, belle et vivante à la question posée. Le nouvel Atelier contemporain se propose d’interroger les circulations « De l’art vers la litté́rature, mais aussi de la litté́rature vers l’art afin de renouer le dialogue. » Pari gagné : l’air circule, les paroles et les idées fusent, le regard s’ouvre.
En 1995, tandis que François-Marie Deyrolle bataillait pour maintenir sa maison d’édition, Federico Zeri annonçait un renouveau de la création littéraire et artistique dans les premières décennies du XXIe siècle. Si tel est le cas, nul doute que L’Atelier contemporain y soit pour quelque chose.

Coordonnées de la revue

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