« Sur les revues

Cahiers du GRM n° 12 : la revue est une forme flexible et muable

Lorsque Descartes aux prises avec l’identité fuyante d’un morceau de cire s’interroge sur sa nature, il avance en cours de méditation qu’elle n’est au fond que quelque chose d’étendu, de flexible et de muable. Pourquoi un tel détour philosophique pour entamer un compte rendu de ces Cahiers du GRM (Groupe de Recherches Matérialistes) consacrés à la forme revue ? Peut-être parce que le problème de l’identité de la revue est aussi flexible et muable que le morceau de cire cartésien.

Quelle que soit sa définition, prendre en considération la forme revue induit des conséquences tout à fait concrètes : cela détermine un mode de diffusion du savoir, des structures scientifiques ou culturelles, comme des sociabilités intellectuelles. Tenter d’y voir plus clair aujourd’hui est certainement facilité par un recul critique accru concernant ce qu’on désigne, par convention ou manque d’attention au présent, comme « l’âge d’or » des revues entre 1920 et 1980.

L’éditorial de cette livraison des Cahiers du GRM l’annonce de manière détaillée : il ne s’agit pas en l’occurrence de proposer des approches strictement archéologiques, mais plutôt de rechercher parmi quelques pratiques historiques de la revue ce qui « dans le passé est refoulé, raturé, non-réalisé ou réalisé incomplètement et qui permet de se re-situer dans le présent ». Autrement dit : où en sommes-nous aujourd’hui avec les revues ?

La réponse à cette ténébreuse question est au moins double, si l’on se penche d’abord sur les deux entretiens proposés par ces Cahiers. Une manière d’ambivalence, qualifiée par la rédaction de « paradoxe » travaille la forme revue dans notre situation actuelle. Comme l’explique Jean-Claude Guédon, la mise en place d’un système d’évaluation quantitatif des revues à partir des citations (Eugene Garfield) repose sur une confusion entre vérité et prestige ; ce dispositif a pour effet de constituer les revues dominantes (ou core journals du type Nature) en tant que critère gestionnaire de la recherche scientifique. Ce système aggrave le caractère indétectable de recherches de qualité qui, comme en son temps celles de Gregor Mendel (1822-1884) sur la génétique, sont condamnées à l’invisibilité si elles ne s’exposent pas dans les lieux éditoriaux reconnus et selon les attentes prédéterminées par le système.

Sans relation aucune avec ce monde impitoyable des revues où il convient pour un scientifique de s’imposer, persiste – comme dans un univers parallèle – ce qu’Olivier Corpet dénomme « l’esprit de revue ». Cet esprit existe dès lors qu’un groupe se constitue pour « faire revue » et se décide à fabriquer, sans préoccupations de carrière ou d’efficacité directe, un objet à diffuser qui réunit des intentions multiples, afin de déjouer le monde tel qu’il est. Et Olivier Corpet d’insister sur le caractère politique de la visée revuiste en parlant d’un « moment d’autogestion de l’intelligentsia », fût-elle de droite ou de gauche. Avec le projet d’une revue à caractère culturel se trouverait en somme suspendu l’ensemble des forces habituellement à l’œuvre dans le milieu intellectuel soumis aux logiques de prestige et aux rituels hégémoniques. Alors que les revues sont de moins en moins observées par les éditeurs depuis la fin du fameux âge d’or, elles gagnent peut-être de plus en plus en indépendance, ce qui expliquerait leur jubilation créative, y compris dans un contexte économique défavorable.

En plus d’un ensemble de traductions relatives à trois publications italiennes, Ragionamenti, Quaderni Rossi, Quaderni Piacentini parues entre 1959 et 1970, ce cahier propose cinq études fortement documentées sur des revues actives en France, en Allemagne ou en Italie.

François Bordes examine la diffusion de la critique marxienne formulée par l’exégète anti-stalinien Maximilien Rubel au sein de Preuves (1951-1974), dans sa première période (1951-1956), c’est-à-dire avant le virage aronien de L’Opium des intellectuels (1955), lequel aboutit en 1968 à une vraie rupture ; il rappelle en outre les trajectoires intellectuelles de deux personnalités généralement oubliées et tout à fait passionnantes, à savoir Aimé Patri et Michel Collinet.

Quant à Thomas Franck, il s’attache à la haute figure de Theodor Adorno avec le dessein de vigoureusement nuancer le « lieu commun » relatif à l’occultation de sa pensée en France, compte tenu de l’écrasante suprématie heideggerienne. Les animateurs d’Arguments (1956-1962), qu’il s’agisse de Lucien Goldmann ou d’Edgar Morin, ont montré un vif intérêt à l’égard de l’auteur des Minima moralia, Réflexions sur la vie mutilée (1951, trad. fr. 1980), comme en témoigne notamment l’attention portée à la forme fragmentaire. Cet enjeu relatif à une écriture du fragment se retrouve aussi dans les Mythologies (1957) de Barthes et il resurgit une nouvelle fois dans l’article consacré par Grégory Cormann à la revue d’Enzensberger, Kursbuch. Pendant un temps, l’écrivain allemand s’avèrera un maillon essentiel du projet de Revue internationale (1960-1964) lancé par Maurice Blanchot : véritable concentré des aspirations essentielles de la forme revue, la fascination exercée par La Revue internationale – Gulliver ne se dément pas, peut-être en raison même de son avortement ; cela conduit Céline Letawe et François Provenzano à en examiner plusieurs avatars de Il Menabò (1964) à Atopia (2007).

Enfin, en étudiant les Cahiers du GRIF (Groupe de Recherches et d’Informations Féministes, 1973-1998) comme forme de revue au féminin, Caroline Glorie souligne combien la lecture de Condition de l’homme moderne a permis un profond déplacement des enjeux. Deux concepts émanant de la pensée d’Arendt, celui de « monde commun » et de « singularités », vont ainsi être mis au service de l’évolution sociale du discours des femmes en lutte pour leurs droits.

Du commun, des pensées qui circulent en tous sens, des formules hybrides qui s’inventent incessamment, tels sont quelques traits distinctifs de la forme revue.

En avançant masqué conformément à sa devise, Descartes avait vu juste. Plus que jamais : flexible et muable.

Cahiers du GRM
no 12/2017
« Matérialités et actualités de la forme revue »
Sous la direction de Thomas Franck, Caroline Glorie et Alain Loute

Jérôme Duwa


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