« Sur les revues

D’où écris-tu, camarade ?

Boris Gobille

Le Mai 68 des écrivains

Crise politique et avant-garde littéraires

CNRS éditions, 400 p.

À cinquante ans de distance, plus qu’un jalon historique, Mai 68 est devenu un événement-observatoire. Pour élever le débat et prendre le grand air, il reste salutaire d’aller en admirer le point de vue, afin peut-être de mieux apprécier notre situation actuelle, au risque cependant de conclure à un héritage intransmissible.   


Déjà au rendez-vous il y a dix ans, Boris Gobille apporte avec ce nouvel ouvrage axé sur les seuls écrivains une contribution majeure à l’éclaircissement de ce moment de crise sociale totale ayant fracturé l’ordre des choses, dont on prédisait alors l’effondrement définitif.

Comme a pu l’écrire Pierre Bourdieu, dont les concepts directeurs guident l’approche de Boris Gobille, 68 est l’expérimentation d’un « grand ébranlement de l’ordre symbolique », puisque les hiérarchies instituées et leur logique verticale ont toutes été temporairement contestées pour laisser place à l’horizontalité d’une vaste « prise de parole » (Michel de Certeau).

Dans ce contexte où l’égalité redevient une idée neuve, la question soulevée par  Boris Gobille, après les recherches pionnières de Patrick Combes (1984), est la suivante : quels attitudes pratiques adoptent les écrivains alors que la parole se partage désormais en revendiquant une liberté inédite pour tous ? Le graffiti « Ecrivez partout », qui figure en couverture de l’ouvrage, résume parfaitement ce qui se joue en mai-juin 68 : un déplacement radical de la question littéraire.

La singularité de l’ancrage sociologique de B. Gobille se précise encore si l’on est attentif à sa décision liminaire de resserrer doublement l’analyse sur « la rencontre entre une crise et un champ » (p.9). En bref : s’en tenir à l’événement de mai-juin 68 et se focaliser sur les écrivains en les distinguant des intellectuels ou des clercs. Autrement dit, pour envisager les séquences du film 68, Gobille opte plutôt pour un montage favorisant les gros plans. Eisenstein ne s’en plaindrait pas.

Toutefois, on peut aussi considérer que cette catégorisation par champs hermétiques ne rend pas forcément justice à ce qui se déroule en effet en 68, et depuis plus longtemps encore au sein de mouvements artistiques récusant par principe la fonction et la place éminente de l’écrivain. Ce présupposé mis à jour n’empêche cependant pas d’épouser l’ambition de Gobille qui consiste à observer « ce que l’événement fait au champ et ce que le champ fait à l’événement » (p.10), alors que la situation vécue est celle d’une généralisation de la créativité,  d’une contestation du statut exceptionnel de l’auteur (Barthes et  Foucault annoncent en choeur sa fin), c’est-à-dire d’une perte des attributs électifs de l’écrivain au profit des « inscrivains » (A. Jouffroy) muralistes ou de la foule devenue poétique. La prophétie du comte de Lautréamont d’une poésie faite par tous et non par un se trouvant réalisée, une crise majeure de la fonction-écrivain en résulte.

Pour examiner cette situation critique, Boris Gobille choisit d’interroger en priorité les écrivains actifs en 68 et s’inscrivant naturellement dans des logiques de radicalisation ; ceux qui relèvent donc de l’avant-garde, parce que pour eux la question politique, même s’ils ne la mêlent pas forcément à leurs pratiques d’écriture, leur semble de leur ressort, voire de leur responsabilité.

Ainsi, dans ce Mai 68 des écrivains, il est beaucoup question de Tel Quel et de Change, des surréalistes ( il est bon de rappeler qu’ils existent toujours à cette date, deux ans après la mort de Breton en 1966 ), du CAEE (Comité d’Action Étudiants-Écrivains) et de l’UE (Union des écrivains).

L’un des intérêts de l’ouvrage consiste à mettre à jour certains paradoxes inaperçus qui configurent l’événement et lui confèrent une identité sans précédent. Retenons-en deux, particulièrement édifiants.

Paradoxe N°1 : sur les vieilles avant-gardes

Jean-Paul Sartre

Quels sont les écrivains qui dès le début, entre le 5 et le 8 mai, reconnaissent l’événement avant même qu’il soit mûr ? Contre toute attente, ils ne font pas partie des avant-gardes notoirement les plus avancées, mais appartiennent plutôt à des mouvements consacrés, réputés vieillissants, comme celui des surréalistes. Le même paradoxe fonctionne s’agissant d’une figure intellectuelle en perte de centralité comme J.-P. Sartre. Boris Gobille rappelle le succès de sa conférence en Sorbonne (20 mai), comme la réussite de son interview avec Daniel Cohn-Bendit, où le philosophe a l’humilité  d’inverser les rôles, en se mettant à l’écoute du leader étudiant. À cette même date, Aragon est conspué publiquement parce qu’on ne pardonne pas – en ce temps-là – le double jeu sanglant du stalinien ; Althusser est sous valium en proie à son théâtre d’ombres personnel et Tel Quel adopte automatiquement le point de vue du PCF qui consiste à ne pas voir ce qui arrive. Il faut lire les analyses lumineuses de Gobille sur le « désajustement » de Tel Quel par rapport à Mai et la tentative désespérée de retournement de la situation  (ô dialectique frelatée !) par un  Sollers qui, pour ne pas perdre la face, est prêt à penser contre l’événement. Evidemment,  «  ce n’est pas Tel Quel qui est dépassé, c’est le langage de Mai » (p.160), lequel s’avère tributaire du surréalisme qui devient dès lors le grand ennemi de tous les pseudo-contempteurs de l’ordre symbolique établi. Au contraire de ce conformisme politique, les écrivains éloignés du structuralisme et se réunissant au sein d’anciens réseaux d’intellectuels anti-staliniens, marxistes hétérodoxes ou anti-colonialistes retrouvent naturellement le chemin de la mobilisation jamais vraiment déserté, depuis au moins les événements de Hongrie, le rapport Khrouchtchev ou la guerre d’Algérie. Ceux-là publient aux éditions de Minuit ou écrivent dans Arguments, L’Archibras, Les Temps modernes, Les Lettres nouvelles ou encore Esprit. Ainsi, résume Boris Gobille,  « ce sont les avant-gardes consacrées qui, en ce début du mois de mai 1968, se positionnent à l’avant-garde politique » (p.59).

Paradoxe N°2 : les prophètes perspicaces finissent mal

En termes nietzschéens, ce sont toujours les « faibles » qui remportent la mise, c’est-à-dire ceux capables de porter la charge la plus lourde et les plus prompts à revêtir les habits neufs de l’aliénation. Cela explique sans doute pourquoi les membres de Tel Quel finissent en nombre par se tourner vers Mao puis, de guerre lasse, vers le Saint-Siège. Voilà aussi pourquoi notre bel aujourd’hui se caractérise majoritairement par une tendance restauratrice, promouvant le psychologisme romanesque le plus conventionnel et la pensée anti-68. À la suite de l’événement, les groupes avant-gardistes dont les prophéties s’accomplissent (le CAEE et les surréalistes) connaissent une faillite totale, incapables de survivre à la situation critique. Pour quelles raisons ? Persistance des figures les mieux dotées symboliquement, divisions internes, impossibilité à se maintenir durablement à un haut degré d’incandescence révolutionnaire : tous ces facteurs ont dû compter pour que la conquête de l’impersonnalité conduite par Maurice Blanchot ou du communisme de pensée par Dionys Mascolo fassent  échouer le projet du CAEE. À peu près au même moment, le groupe surréaliste emmené par Jean Schuster va se dissoudre.

Autre échec : les querelles vigoureuses entre Tel Quel  (Sollers) et Change (Faye) pour revendiquer par exemple le « camarade Mallarmé » ou un quelconque brevet de radicalisme avant-gardiste ne mènent pas à la suprématie incontestée d’un groupe sur l’autre, mais à un naufrage parallèle. Faut-il alors considérer que le développement d’un syndicalisme d’auteur né au sein de l’UE et aboutissant en 1975 à un projet de loi sur une sécurité sociale spécifique constitue une des seules réussites concrètes de ce Mai des écrivains ? Ce serait là un bien piètre bénéfice symbolique, alors que l’événement a permis de vivre et penser un ébranlement total des institutions.

Dans sa conclusion, Boris Gobille prévient à juste titre qu’il faut se méfier de tirer abusivement « les fils de l’événement » (p. 370). Convient-il alors d’appeler de ses vœux une nouvelle crise sociale de grande envergure, afin que la littérature retrouve et renouvelle ses vieux réflexes acquis durant ces moments de haute tension critique ? Dans ce cas, on saurait au moins à nouveau d’où l’on écrit.

Jérôme Duwa


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