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Sismographie des luttes

 

Depuis 2015, un collectif de chercheurs travaille avec Zahia Rahmani, écrivaine et historienne de l’art, et l’INHA, pour mener une réflexion sur les revues envisagées d’un point de vue global et international sur la grande durée. Ce projet se déploie en trois stances qui se complètent et offrent au lecteur un outil de travail et de pensée considérable.

 

Sismographie des luttes. Vers une histoire globale des revues critiques et culturelles est un projet qui, déjà, décentre les perspectives et les points de vue. Ce qui n’est pas rien. Refusant un centrage européen, il consiste en un recensement de quelques 1000 revues dispersées sur tous les continents depuis 1817 et une revue haïtienne intitulée L’Abeille Haytienne jusqu’à l’effondrement du monde soviétique en 1991. Hormis sa dimension documentaire évidente, il déploie une réflexion sur les voix secondes et leur redonne une visibilité après une très longue période d’effacement. Il pose des questions majeures qui concerne la place des revues, leur diffusion, ce qu’elles impliquent dans le monde des idées et les engagements politiques et sociaux. Il réfléchit comment redonner une matérialité à ces objets, comment rendre audible et compréhensible des voix plus que minorées par les entreprises coloniales et la manière dont nous racontons nos histoires.

 

Entreprise intellectuelle, artistique, esthétique et politique d’une ampleur étonnante, Sismographie des luttes n’entreprend pas qu’un travail universitaire ou strictement documentaire. Il n’obéit pas simplement à une dimension archivistique et mémorielle. Au contraire, il obéit à une volonté d’ouverture et de partage. Il s’agit de montrer des objets, des images, de faire entendre des voix, de reconstituer une histoire, mais aussi de penser une façon de les partager, de les aborder de manière vivante, charnelle, comme une réactivation des revues. Cette approche globale à la fois pragmatique, qui met à dispositions des outils de recherche et de documentation, et idéaliste, qui met à disposition de tous une matière, pense véritablement la manière dont ces objets culturels, ces revues, prennent aussi place dans nos existences, dans leur durée.

 

 

On est donc du côté d’une mise en perspective, d’un réseau, d’une manière de (re)créer des contacts entre des espaces, des idées, des voix, des formes. Projet d’une grande ambition qui mobilise une multitude de chercheurs, Sismographie des luttes se déploie de différente manière, ouvrant un espace critique et réflexif assez inédit. Il donne lieu à plusieurs objets, plusieurs expériences. Tout d’abord, il se trouve à l’origine d’une base de données faramineuse qui rassemble sur un portail électronique mis en place par l’INHA environ 1000 revues et qui permet une circulation passionnante dans des corpus en grande partie inaccessibles. Son nom est tout un programme : le Portail Mondial des Revues ! On y trouve un catalogue en libre accès qui rassemble des collections entières de revues très précisément recensées et décrites, des liens pour un grand nombre d’entre elles, un index très bien construit et, cerise sur le gâteau, une carte interactive qui situe les revues dans le monde entier. C’est un outil très dynamique, agréable et facile à manier (ce qui n’est pas rien) et qui permet de circuler dans une masse documentaire tout à fait impressionnante.

 

Sismographie des luttes, l’installation, DR

 

Mais le projet ne se limite pas à une ressource documentaire. Zahia Rahmani propose depuis 2018 – à Paris, au Maroc, au Sénégal… – une installation élaborée à partir de ce travail de recherche collectif. C’est une exposition vidéo qui, dans une scénographie qui varie en fonction des lieux, qui projette des archives, des textes, des manifestes, des images ou des photos, accompagnée d’un montage sonore très élaboré à partir de 800 archives avec une bande-son de Jean-Jacques Palix. Cette installation devrait être visible en ce moment au Centre Pompidou ­– prévue jusqu’au 31 mai peut-être le public pourra-t-il la voir si les conditions le permettent (ce qui n’est pas le plus probable) – et nous permettre de nous immerger dans une constellation visuelle, sonore et intellectuelle qui pense en profondeur le décentrement.

 

Ce travail donne lieu en parallèle à l’édition de deux volumes de belle facture coédités par les Nouvelles Éditions Place et l’INHA : Sismographie des luttes : Épicentres et Sismographie des luttes : Répliques. Le premier volume Épicentres « actualise » l’installation en la transcrivant en quelque sorte dans un livre. C’est-à-dire qu’il en reprend la conception, le point de départ intellectuel, le bilan en quelque sorte te le recontextualise. Il donne à voir, sous une forme chronologique l’apparition des revues concernées sous forme de frise habilement constituée, très lisible, efficace, faisant des focus sur celles qui marquent le plus ou qui constituent des nœuds dans l’histoire des revues. C’est un volume synthétique, ni catalogue d’exposition, ni simple bibliographie, qui redonne le mouvement et de l’installation et de l’histoire complexe, diffractée, de ces publications. On y circule fort bien, on s’y repère efficacement. En regard de cette entreprise critique panoptique, on pourra lire un autre volume, Répliques, rassemble des interventions de nombreux universitaires, critiques, spécialistes qui explique, déplie, l’histoire compliquée de ces revues du monde entier, en explore les expériences et les contextes protéiformes, les formes souvent audacieuses, les liens avec des enjeux esthétiques ou politiques essentiels pour comprendre le monde. On y découvre des tensions, des expériences, des tentatives, des objets. Mais surtout s’y recrée une circulation vitale qui nous pousse à penser autrement, à considérer l’autre, à reconnaître une pluralité.

 

 

Ent’revues vous invite à une rencontre sur Sismographie des luttes

&

 La Revue des revues publiera une recension de ces livres

 

 

 


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