Quartette #2

 

Deuxième livraison de Quartette, petite chronique mensuelle des revues arpentant les terrains des sciences humaines et de la littérature.

 

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Justes désillusions – Comme tous les ans dans son numéro d’hiver, la revue Commentaire publie une étude consacrée à son fondateur, Raymond Aron. La pensée de l’auteur de Histoire et dialectique de la violencereste toujours d’actualité.  Comme toutes les grandes œuvres, elle dépasse le contexte de son écriture et sa lecture permet d’interroger notre présent. Parmi les ouvrages qui résonnent le plus avec nos interrogations, Les Désillusions du progrès occupent une place de premier rang . Paru en 1969, cet Essai sur la dialectique de la modernité analyse les limites de la société industrielle et de la croyance dans le progrès. Bien qu’écrit principalement en 1964-1965, il entre en écho avec les interrogations de l’après Mai-68. Giulio de Ligio a eu l’excellente idée de revenir sur cet ouvrage trop souvent négligé [1]. Il fait remonter la “critique praxéologique du progrès” chez Aron à certains textes des années 1930. Celle-ci doit être entendue comme une critique des religions séculières s’abandonnant “aux dieux illusoires du progrès et de l’histoire”. Aron n’a remplacé dieu par aucune idole – y compris celle du progrès. Sans doute l’article pouvait-il pousser plus la question de la place de la technique. Dans Les Désillusions du progrès, Aron réfute par exemple les analyses de Jacques Ellul (dont il était cependant l’éditeur). La distinction d’Aron entre société “progressive” et société “progressiste” se révèle particulièrement actuelle – en la reliant par exemple aux analyses développées par Serge Audier dans L’Âge productiviste. Cet article du numéro d’hiver de Commentaire vient aussi en avant-coureur du très attendu Cahier de l’Herne qui paraît le 23 février prochain sous la direction d’Elisabeth Dutartre-Michaut. Ce volume rassemblant textes d’Aron, témoignages et articles de spécialistes chevronnés s’annonce comme une contribution importante pour se souvenir de cette oeuvre majeure.

 

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Autres flammes – Les cahiers d’amis constituent de précieuses publications, recueillant attentivement, avec une piété et une acribie parfois excessives les traces de la mémoire d’une œuvre. Cet excès érudit lui-même fait leur charme, leur utilité et leur force. Les cahiers d’amis sont animés par la passion et la bonne volonté de lecteurs amoureux et de familiers fidèles. Lieux de générosités, d’admirations et de reconnaissance, les cahiers d’amis rassemblent des informations, relaient les travaux des spécialistes, annoncent des parutions. Au Salon de la revue ils sont plus d’une trentaine, 234 sont enregistrés dans l’annuaire d’Ent’revues : Revue Giono, Cahiers Jaurès, Jules Lequier, Jean Paulhan et ses environs… Bulletins d’association ou revues universitaires, ils réunissent un peuple de lecteurs de tous horizons. C’est ainsi que les œuvres vivent.

 

Comment par exemple ne pas saluer le rôle joué par l’association des amis de Panaït Istrati pour la mémoire de l’œuvre de l’écrivain roumain? Le comité d’honneur impressionne par le nombre et la qualité de ses membres : on croise par exemple les noms de Joseph Kessel ou Roger Grenier, Armand Gatti ou Edgar Morin. Présidée et animée par Christian Delrue, l’association publie Le Haïdouc, bulletin d’une cinquantaine de pages richement illustré. Le dernier numéro revient sur le célèbre voyage d’Istrati et Kazantzakis en URSS (voir le livre d’Eleni Samios-Kazantzakis, La Véritable tragédie de Panaït Istrati, Lignes/IMEC, édition établie par Maria Teresa Ricci et Anselm Jappe, 2013) et propose des traductions d’articles grecs et roumains – dont la traduction d’un article de la revue athénienne Nea Hestia et la préface de Mircea Cartarescu au célèbre roman d’Istrati Kyra Kyralina. D’URSS en Grèce et en Roumanie, le numéro nous fait voyager sur les traces du «Prince des vagabonds ».

 

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Le don des langues, camarades Mil neuf cent, Revue d’histoire intellectuelle s’intéresse aux langues de l’internationalisme ouvrier de 1850 à 1950 (n°39, 2021). Sous la direction de Sarah Al-Matary et Emmanuel Jousse, le dossier propose de croiser histoire sociale des langues ouvrières et histoire intellectuelle. Quelles langues parlait le mouvement ouvrier ? Comment circulait les mots de militants « sans patrie ni frontières »? Si la « diversité idiomatique » était la règle dans une organisation transnationale, les obstacles n’en demeuraient pas moins nombreux. Rendant compte du Congrès socialiste internationaliste de Londres dans La Revue des deux mondes en septembre 1896, Francis de Pressensé avait beau jeu de souligner que si la « langue universelle » n’existait plus, la « langue cosmopolite » n’existait pas encore. Le monde de l’Internationale se rêvait polyglotte, mais dans la réalité, les choses furent plus complexes.

 

Pour délimiter « quelques domaines possibles pour une histoire des langues des mouvements ouvriers », le dossier délimite trois champs d’investigations. Le premier est celui de la traduction qu’Emmanuel Jousse illustre par une savante étude des traductions de L’Anti-Dürhing d’Engels. Aurore Michelat s’intéresse aux traductions des termes anarchisme et entraide en chinois entre 1906 et 1927. Cette étude permet de voir comment les mouvements révolutionnaires chinois ont intégré des idées politiques anarchistes comme la notion kropotkienne d’entraide. Dans ce monde cosmopolite, le rôle des interprètes est fondamental et Rachel Mazuy analyse leur rôle souvent méconnu en étudiant le cas des guides-interprètes en URSS. Autre champ fondamental, celui de l’édition et de la politique éditoriale. Spécialiste de l’histoire du livre communiste, Marie-Cécile Bouju mène ici une étude bibliométrique de la production éditoriale du PCF de 1920 à 1939. Bien que la IIIInternationale parle russe, les militants français restent « peu intéressés par les traductions ». Enfin, avec l’espéranto, des militants cherchèrent à mettre en place une alternative aux difficultés du multilinguisme. Javier Alcalde relate vingt ans de débats chez les anarchistes sur cette recherche d’une « fraternité universelle ». Sarah Al-Matary analyse enfin avec sa précision habituelle l’épilogue des Cloches de Bâle, le grand roman d’Aragon d’où les langues étrangères sont absentes – traduites en un français lyrique par le poète communiste. L’enquête s’arrête donc au seuil des années 1950. Les péripéties accompagnant la traduction et la publication du rapport Khrouchtchev, la circulation des textes de la révolution de Budapest ou de la critique marxiste révisionniste polonaise marqueraient un autre moment dans cette histoire des langues du mouvement ouvrier.

 

Reste donc à poursuivre l’enquête dont Mil neuf cent vient de délimiter les grandes perspectives. On mesure d’autant mieux l’importance de ce travail d’histoire car, comme le rappelle Christophe Prochasson, « la langue est un sujet politique ».

 

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Tournant matériel – Revue chilienne de philosophie  publiée par l’université Adolfo Ibáñez, la revue Síntesis. Revista de Filosofía propose en accès libre un « espace ouvert à toutes les traditions philosophiques [2] ».

 

Paraissant deux fois l’an, elle privilégie la discussion philosophique de qualité – cela peut sembler évident, mais par les temps complotistes qui courent, il n’est pas inutile de rappeler ces banalités de base. Elles rappellent la fonction des revues, outils de diffusion des savoirs, lieux de dialogue et de pluralisme. Au Chili, la valeur de ces mots reste vive – et le référendum de 2020 a montré toute la vitalité démocratique d’une nation longtemps prise en otage par une dictature militaire.

 

Le dernier numéro de Sintésis est consacré à la question de la matière. Dans l’article ouvrant le dossier coordonné par ses soins, le philosophe Thomas Mercier présente le material turn dont il propose une déconstruction en interrogeant  anciens et nouveaux matérialismes. En effet, écrit-il, “matter is all the rage again”. Ouvert par une puissante citation de Derrida, cet article dédié à la mémoire de Jean-Luc Nancy offre aussi aux lecteurs une importante bibliographie éclairant le material turn. Le dossier contient six articles consacrés à différents auteurs (Spinoza, Althusser, Derrida, Margulis) questionnant la matière et la matérialité. Ils sont suivis d’un substantiel entretien de Thomas Mercier avec Elizabeth Grosz. Analyses approfondies et nuancées sur le nouveau matérialisme, la pensée féministe, la psychanalyse et le Covid. On suit tout le déploiement d’une pensée philosophique : complexité, nuance, refus des simplismes idéologiques, prudence et sens de la mesure. Des qualités philosophiques idéales pour penser le material turn et affronter le temps présent.

 

 

François Bordes

 

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[1]. Giulio de Ligio, « Aron: la sagesse et l’esprit », Commentaire, n° 176, hiver 2021-2022.

[2] . https://sintesis.uai.cl/index.php/intusfilosofia/issue/view/36