Quartette #29

Façade de la librairie Sauramps à Montpellier (2006) © CC BY-SA 3.0/Dinkley/Wikimedia Commons

 

 

Mère des batailles – La crise de la librairie entre dans une phase aiguë, qui fait suite à une période dynamique. Le CNL indique qu’en 2025, la France a enregistré pour la première fois, en particulier après le dynamisme post-Covid, plus de fermetures que d’ouvertures de librairies : 85 fermetures contre 83 créations. On trouvera tous les éléments sur la mutation en cours sur le site du CNL.

 

Ce recul s’explique simplement et tristement : hausse des coûts de fonctionnement et baisse des ventes de livres. Cela affectera les revues qui, ces dernières années, avaient pourtant fait un vrai retour dans les rayons et sur les tables. Fait notable à signaler, la moitié des nouvelles librairies ont ouvert dans des communes de moins de 15 000 habitants, principalement en zones rurales, touristiques ou périurbaines. Si le réseau de librairies reste dense, la crise actuelle cache sans doute une évolution majeure du secteur, issue directement du recul de la lecture. Ainsi, comme l’écrit Stéphane Genêt dans Le Monde :« il faut faire de la lecture la mère des batailles culturelles ».

 

 

Bataille navale – Le numéro d’été de Commentaire publie deux articles sur le projet de construction du Porte-avions de nouvelle génération (PANG). Annoncé en janvier 2026, coût prévu : 12 milliards d’Euros, opérationnel en 2038. La revue a sollicité à ce sujet « deux personnalités indépendantes et compétentes » : l’amiral Bernard Rogel et Patrick Careil, inspecteur général des finances, ancien directeur de cabinet du Ministre de la Défense. Le lecteur curieux et conscient des enjeux y apprendra beaucoup et trouvera de quoi nourrir une vraie réflexion, une profonde inquiétude et une ferme résolution à s’intéresser à la chose publique.

 

L’amiral défend brillamment le choix du PANG, reprenant les analyses classiques sur le rôle central des thalassocraties. Un porte-avion constitue un outil militaire, politique et diplomatique indispensable pour maintenir la puissance de « l’archipel français ». Patrick Careil développe avec brio l’avis inverse, comparant le PANG à une « nouvelle ligne Maginot », chiffrant le coût à 40 milliards d’Euros, pointant une inadéquation face aux menaces réelles, signalant des « trous capacitaires » de la Défense française, dénonçant une inadaptation technologique du projet. L’amiral cite Emmanuel Macron : « Pour être libre, il faut être craint, et pour être craint, il faut être puissant ». L’inspecteur général des finances cite Jean-Louis Bourlanges : « La France n’a pas les moyens de ses ambitions et l’Europe n’a pas les ambitions de ses moyens ».

 

Voici un sujet de débat pour les mois à venir. Souhaitons que le numéro d’automne de Commentaire poursuive ce débat sur le PANG, en publiant des articles de stratèges et analystes de la nouvelle génération (déposons l’acronyme SANG). Pour compléter les excellentes analyses publiées cet été, il serait en effet du plus grand intérêt de connaître les vues d’hommes et de femmes potentiellement à la manœuvre dans douze ans. 2026-2038, douze années : le temps qui sépare 1932 – parution du livre de Charles de Gaulle Le Fil de l’épée – de 1944 – Libération du territoire national, ce dernier ayant été envahi en grande partie à cause d’une funeste erreur stratégique.

 

 

Carlo Ginzburg © CC BY-SA 3.0/Derzsi Elekes Andor/Wikimedia Commons

 

 

Bataille nocturne – L’auteur des Batailles nocturnes, l’immense historien Carlo Ginzburg (1939-2026) est mort le 17 juin. Quelques jours avant, Le Grand Continent avait publié un article consacré à l’auteur des Rois thaumaturges et de L’Étrange défaite. Il y décrit sa découverte de la collection de la revue des Annales, à l’âge de 19 ans, au moment crucial de choisir un premier sujet de recherche : « Dans une bibliothèque de Pise, je découvrais la collection complète des Annales d’histoire économique et sociale depuis 1929, année de sa fondation. Je me plongeai dans les dix premières années et fus immédiatement captivé par les essais et les critiques de Marc Bloch. »

 

Le chemin d’une vocation scientifique et de l’écriture d’une œuvre passe toujours par une rencontre inaugurale avec une revue.

 

 

¡A las barricadas ! – En furetant à L’Imaginaire, la merveilleuse librairie des éditions du Sandre, je tombe sur le n° 381, année 1965, des Cahiers du Sud consacré à Élie Faure (1873-1937). Jean-Jacques Pauvert venait de publier ses Œuvres complètes sous la direction d’Yves Lévy. Dans Pierrot-le-fou de Jean-Luc Godard, les spectateurs découvraient alors Jean-Paul Belmondo lisant dans sa baignoire les pages de son Histoire de l’art consacrées à Velazquez.

 

La revue marseillaise rendait hommage au « précurseur ». Aux côtés de Jean Cassou ou Pierre Abraham, Yves Lévy proposait une suite de textes complétant les Œuvres complètes : pages sur Kropotkine, Zola ou Napoléon. Oscillant « entre la raison et la foi », la pensée d’Élie Faure apparaît géniale, inclassable et non conformiste.

 

Président de l’Association des amis de l’Espagne dès sa fondation en 1934, il lança ses dernières forces dans le soutien aux Républicains espagnols et à la lutte contre Franco. Yves Lévy cite une lettre écrite le 12 juin 1937, peu avant sa mort : « Mon cœur a été forcé (c’est le mot médical) par l’indignation […] Je ne puis goûter [la paix] alors que le sang des justes et des pauvres ruisselle à torrents sur les maigres labours et les rochers de mon Espagne. »

 

Pour les 90 ans de la guerre d’Espagne, la mémoire des combats des Républicains espagnols demeure plus que vive, comme en témoigne la riche bibliographie publiée par la Librairie Quilombo à l’occasion de ¡A las barricadas ! Espagne 36 : Guerre et révolution, journée thématique organisée le 5 septembre à partir de 10h à la librairie Quilombo.

 

François Bordes 

 

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