Discret et majeur

Jean-Claude Passeron dans le film « Introduction à la sociologie II » de Daniel Martin © Youtube/Daniel Martin/IPN

 

Beaucoup d’entre nous regardent ces temps-ci l’étonnante série Camarades qui, sur Arte, reconstitue la création et la vie de l’université de Vincennes à la fin des années 60. On y croise Michel Foucault, Hélène Cixous, Pierre Bourdieu et quelques autres. À côté de ces grands noms – entendons que tout le monde connaît même ceux qui ne les ont pas lu et n’y connaissent rien – attachés à ce lieu, on pourrait voir passer la silhouette de l’un des plus importants sociologues français – Jean-Claude Passeron.

 

Cet intellectuel discret, de ceux qui travaillent avec d’autres, qui refusait obstinément les écoles strictes et d’incarner la figure d’un maître à penser, vient de mourir, à l’âge de 95 ans. S’il n’a pas connu la célébrité de son premier compagnon de recherche Pierre Bourdieu avec qui il a écrit certains des ouvrages de sociologie les plus célèbres de notre époque – Les Héritiers, La Reproduction ou bien encore Le Métier de sociologue –, il la traverse de manière plus ample et avec une ouverture théorique qui semble correspondre au mouvement de la fin du siècle dernier.

 

Car ce qui frappe chez cet universitaire au superbe parcours – depuis l’Université de Nantes jusqu’à la création d’un pôle majeur de l’EHESS – c’est l’équilibre qui s’impose entre une pratique et une méthodologie théorique, comme une relation toujours renouvelée face à l’objet de l’étude. C’est sans doute par cette position – dans la lignée de Raymond Aron avec qui il a travaillé – qui refuse la position principielle de la théorie mais pour une mise à l’épreuve des idées dans le champ de l’existence. C’est probablement ce qui marquera dans le parcours de Jean-Claude Passeron.

 

Une mobilité, une ouverture, une lucidité peut-être qui lui font diverger des positions bourdieusiennes qui tiennent le haut du pavé. C’est qu’il y a chez lui un désir de croiser les regards, les approches, les méthodes, les sujets. Que plus que la structure générale, ce qui l’intéresse se loge dans l’expérience qui la diffracte, l’individualise. Position généreuse et productive, plus apte à être près de la réalité.

 

Et comment mieux faire vive une position à l’intersection des disciplines et mieux faire entendre la diversité des positions que de faire une revue ? Car penser les disciplines – la sociologie, l’anthropologie, la philosophie, l’histoire, la sémiologie… – sans les relier, sans les éprouver les unes aux autres, n’a plus guère de sens. Il créé donc en 1985 Enquête qui durera sous deux formes distinctes jusqu’en 1999 (qui donnera naissance d’ailleurs à une collection aux éditions de l’EHESS). On peut d’ailleurs lire l’intégralité des numéros sur OpenEdition.

 

 

On y retrouve les positions épistémologiques de Passeron, ses intérêt pour l’éducation (depuis ses années avec Bourdieu) et pour l’art, la transmission, les relations qui s’inventent entre les gens. Une plasticité et une variété qui ont trouvé à s’exprimer dans de nombreuses revues au fil d’une carrière longue et dense. Il a ainsi publié de nombreux articles dans la Revue européenne des sciences sociales (on recommande son « Analogie, connaissance et poésie », 2000), mais aussi dans Sociétés contemporaines, Idées économiques et sociales et Le Débat… Une activité soutenue qui accompagne des travaux majeurs et même, l’année dernière, la parution d’un inédit avec Pierre Bourdieu paru dans Genèse (n° 140).

 

Passeron n’a pas la célébrité qu’il mérite et n’a pas fait école. Il a opté pour des positions à la hauteur de l’expérience, moins programmatiques ou systématiques, a inscrit sa réflexion dans un temps long, plus autonome face à l’époque aussi. À la lecture de ses livres, en écoutant aussi son long entretien dans « À voix nue » sur France Culture, en appréhendant son engagement en revues, on réalise, on l’aura bien compris, qu’un intellectuel majeur vient de disparaître.

 

Hugo Pradelle