Au Rendez-vous des amis (4)

André Spire en 1927 (Agence de Presse Meurisse) © Domaine Public (Gallica)

 

« Je ne m’occupe pas de la mort. Elle viendra quand elle voudra. Tant qu’elle n’est pas là, je fais comme si je devais vivre éternellement : j’aime, j’agis, je travaille ». Ces lignes sont extraites d’un carnet d’André Spire (1868-1966). Nous sommes en 1950 quand il les écrit, il a alors 82 ans et il suivra cette ligne de conduite, ce modus vivendi jusqu’à sa mort, à 98 ans. Ce mantra d’André Spire, on en a pris connaissance dans l’un des cahiers Peut-être, la revue poétique et philosophique que l’association des Amis de l’œuvre de Claude Vigée (1921-2020) a publiée en septembre 2012. Pour mémoire j’avais dit, au démarrage de cette chronique, que je ne m’interdirais pas de relire des publications un peu anciennes pourvu qu’elles entrent dans le périmètre des revues d’artistes et d’amis. Ainsi en est-il de cette livraison dont j’ai fait l’acquisition il y a peu dans une librairie d’occasion de la rue de Maubeuge, à Paris, pépite qui n’attendait que d’être secouée de sa poussière. Ce numéro spécial est donc tout entier consacré au trop oublié André Spire qui se décrivait bien modestement comme un « artiste-sténographe ». Rappelons que dans ses parutions annuelles depuis 2007, l’association des Amis de l’œuvre de Claude Vigée – d’ailleurs a-t-elle cessé toute activité ? – tenait à faire entendre des résonances entre cette œuvre-ci et des textes d’autres auteurs qui, d’une façon ou d’une autre, pouvaient s’en rapprocher.

 

Dans ce numéro de Peut-être que je mentionne aujourd’hui, il n’est question de Spire que comme poète et écrivain – poète, surtout – mais l’homme fut bien plus que cela : une importante figure intellectuelle de la première moitié du XXe siècle, conseiller d’État, haut fonctionnaire, habitué des ministères, engagé ô combien dans les combats du temps (affaire Dreyfus, socialisme proudhonien, sionisme…) et même industriel quand il sera question pour lui de prendre un temps la direction de l’entreprise familiale de chaussures. Il fut aussi un homme de revues ; rappelons qu’il a notamment collaboré aux Cahiers de la Quinzaine fondés par Charles Péguy en janvier 1900 ou aux Pages Libres qui, elles, verront le jour un an plus tard à l’initiative de Charles Guieysse. Mais on l’a dit, cette livraison de Peut-être se tient loin de l’évocation des combats politiques qui ont ardemment animé André Spire ; la revue met principalement ses pas dans ceux du poète pour qui écrire est affaire, d’abord, d’incarnation, de sensations. L’anthologie que sa fille Marie-Brunette avait alors composée pour et avec les amis de Claude Vigée donne à lire « des poèmes qui manifestent une grande variété de tons, entre humour et gravité, empathie et injonction » (Anne Mounic dans son introduction). Et c’est une injonction, une seule, toute d’enthousiasme, que je retiendrai justement ici car elle cristallise sans doute toute l’éthique poétique de Spire (en plus de sonner à nos oreilles comme un encouragement à sortir le nez de nos chers bouquins !) :

 

Qu’as-tu fait de tes sens ?

Écoute-les.

Murmure, chante ce qu’ils te dictent.

[…]

Ah, ne lis plus !

Ah ! n’apprends plus par cœur.

Regarde, écoute, flaire, goûte, mange !

 

Là tout est dit, ou presque, de ce qui l’anime : certes il faut lire, et apprendre des livres, qui nous nourrissent, mais il ne faut pas que lire ; il faut s’en remettre à tous nos sens, tirer d’eux le meilleur, jouer au mieux, oui, de tous ces capteurs qui nous enseignent le monde à leur façon. Qui nous en communiquent les pulsations, les vibrations, les tensions. C’est en 1943 aux États-Unis, où André Spire s’était exilé dès 1941 après les mesures antisémites en France, que Claude Vigée l’a rencontré. Voilà la description qu’il en fait : « Je regardai ce fin visage de faune, embroussaillé d’une grande barbe grise, aux yeux clairs, gais et perçants, très jeunes, cette main agile et maigre qui discourait devant moi, et dont la voix ne semblait être que la réflexion en profondeur. » Gais et perçants et profonds, on pourrait en dire autant des poèmes d’André Spire dans cette anthologie-revue à (re)lire.

 

Anthony Dufraisse

 

À lire aussi autour d’André Spire : « Un passeur et des revues » par Gilles Candar.

 

 

Les épisodes précédents 

 

Au Rendez-vous des amis (1)

Études romain Rolland 

Au Rendez-vous des amis (2)

Le Haïdouc 

Au Rendez-vous des amis (3)

Les Cahiers Pierre Michon