« Au fil des livraisons

Diasporiques : une démarche

La forme de la démocratie varie. Et il est bon que le dernier numéro de Diasporiques nous rappelle qu’elle n’est en aucun cas l’évidence qu’elle paraît. Car on y baigne tant qu’on en oublie le sens, la pluralité d’acceptions qu’elle recouvre, la complexité de sa nature et de son fonctionnement. La première qualité du débat qu’ouvre ce numéro – avec un entretien à plusieurs voix : Philippe Lazar (l’animateur principal de la revue), Monique Chemillier-Gendreau, Christine Lazerges et Joël Roman – consiste en une ouverture du champ, à la rencontre de conceptions plurielles de l’organisation démocratique et de la manière dont ces conceptions se heurtent à la réalité et à la complexité des situations politiques et culturelles des états européens et de leur organisation supra nationale, l’Europe.

Avec une certaine évidence, la revue choisit le vecteur des questions migratoires pour interroger les formes de nos démocraties, leurs limites, leurs limitations et les mouvements qui en traversent leurs territoires. Surtout, on y questionne la cohabitation de modèles qui semblent s’exclure les uns et les autres et qui pourtant s’emploient à inventer une forme de gouvernement collectif qui fasse quelque chose d’une pluralité politique, historique et imaginaire.

Ainsi, dans ce 42numéro on pourra lire hormis ce long entretien à plusieurs (forme fort intéressante), un ensemble de textes et de contributions qui cherchent à éclairer la situation des démocraties, la manière dont elles se confrontent à leurs propres contradictions, comment elle peuvent s’imaginer un avenir. On lira ainsi un texte du politologue Jacques Rupnik sur la « crise » migratoire qui permet de lire, de concevoir, une Europe travaillée par ses contradictions et deux lignes assez claires concernant les mouvements de populations et leur impact sur la manière dont l’Europe peut (ou doit) se réinventer. A partir d’une urgence politique, humanitaire et morale qu’il faut saisir à bras-le-corps, on peut, nous dit Diasporiques, réfléchir les formes mêmes de nos institutions, ne cédant pas aux sirènes du temps médiatique et de l’émotion paralysante. Ainsi, en parallèle, on lira l’article que consacre Jean-François Théry aux services publics européens qui centre la réflexion sur l’Est de l’Europe (à lire aussi l’entretien avec l’ambassadeur de la République Tchèque en France ou le dossier très intéressant sur le groupe de Visegrad) qui semble condenser dans ses choix politiques et certaines dérives dont nous avertissent les débatteurs de l’intervention inaugurale du numéro toutes les grandes questions politiques de notre continent.

Diasporiques promeut une conception plurielle et utopiste du politique. Mais une utopie qui se confronte aux formes effectives de la société et des organisations qui la structure. On n’y parle pas dans le vide, on y fait pas de beaux discours dira-t-on. Même si, parfois, on pourrait lui reprocher un pessimisme ou un optimisme un peu étrangement placés. Mais la qualité majeure de cette revue consiste en la forme même qu’elle donne à ses réflexions, à l’organisation qui fait se rencontrer des champs intellectuels et politiques apparemment disjoints. Il s’y rencontre une réelle pluralité, et ce n’est pas rien, assurément.

Guillaume Apollinaire

 

On s’arrêtera avec intérêt sur l’article de Jean-Jacques Sadoux sur le cinéma néo-réaliste italien qui, avec une émotion évidente et contagieuse, nous fait revenir sur la dizaine d’année, juste après la guerre, durant laquelle le cinéma de la péninsule adopte des positions courageuses et rigoureuses face à une réalité historique et politique spécifique. On aura, à sa lecture, envie de revoir Allemagne, année zéro ou Rome, ville ouverte de Rossellini comme Le Voleur de bicyclettede Vittorio de Sica…

Revoir, relire, retrouver, reprendre, repenser… Ne sont-ce les maîtres mots d’une revue atypique ? Dans ce numéro, comme dans un sur deux, on lira un épisode des Grands transparents de Maurice Mourier – une entreprise critique personnelle, intime, qui connaît peu d’exemples et ne serait probablement accueillie nulle part ailleurs. Tant par le format de ces textes qui s’attachent à des écrivains importants, non pas seulement pour l’histoire ou la conception de la littérature ou d’une entreprise mais pour le critique lui-même, au sens fort du terme, c’est-à-dire qui offre une lecture précise, souvent encyclopédique, qui donne à comprendre, à voir, à sentir, une familiarité avec un écrivain, avec un corpus. On s’y frotte en même temps que le critique, on y découvre le sens d’une lecture, c’est-à-dire la façon dont une œuvre se conçoit, se perçoit, se réinvente dans une lecture intime, forte, nécessaire. La dernière livraison des Grands transparents – après s’être attaché à Michaux, La Fontaine, Villon, Baudelaire, Carroll, Cendrars, Rabelais…, compagnons transversaux, présents, véritables amis – propose une lecture exemplaire, cohérente, dans le sens où elle s’assume comme choix absolu face à la masse d’une œuvre, modèle en quelque sorte d’une conception de la littérature qui conserve sa subjectivité tout en ne reniant pas la précision érudite et le savoir éclairant. Maurice Mourier y propose – et comment être plus à propos avec le dossier orienté à l’Est et centré sur les questions migratoires ? – non pas une stricte lecture, mais plutôt une direction qu’il choisit d’assumer dans l’œuvre d’un certain Wilhelm Apollinaris de Kostrowitzky, plus connu sous le nom d’Apollinaire (qui sera à l’honneur du prochain Salon de la revue les 9, 10 & 11 novembre 2018). C’est probablement cette manière de lire conjonctive qui trouve sa place dans Diasporiques et que renforcent les liens d’amitiés de toujours entre des gens qui s’emploient à penser dans le tourbillon du présent, à proposer quelques formes d’arrêts salutaires.

Inventer des formes critiques réclame une certaine sorte de repos, de suspens. Assurément, nous sommes saisis de toutes sortes d’urgences, de toutes sortes de sentiments impérieux et de nécessités qui se cherchent des lieux d’accueil. C’est souvent à quoi servent les revues, heureusement !

Hugo Pradelle.


Partager cet article :