Haha nos 1, 2, 3, 4

 

Haha (subst. m.) : éditer petit.

 

En 2015, commençait l’aventure d’une revue qui ne cesse de nous séduire. Frédéric Repelli à l’époque se fendit d’un compte rendu en ligne, que Yoann Thommerel compléta dans la Revue des revues no 54. C’est la moitié du fourbi, son thème inaugural était « Écrire petit ».

 

Plus récemment, dans « Un goût d’haïkus », Anthony Dufraisse chroniqua quatre micro-revues, Libelle (un A4 plié en deux et deux A5 insérés), Revue Cabaret (20 pages de format A6), ficelle (comparable en taille) et Confiture faite de fort papier A5 plié, comme une carte de vœux poétiques. Et nous fréquentons Vinaigrette, où l’image-carte postale est enveloppée du poème, plié et timbré (cacheté) avec grand soin.

 

Haha (subst. m.), créée en 2025, radicalise encore cette économie de moyens.

 

C’est un gag, direz-vous ! Qu’est ce titre, que publier en une feuille A5 pliée dont une page de garde, même sur un beau papier vergé crème ? De la poésie pardi ! Mais qui s’en charge ? Emmanuel Reymond, qui l’a créée à Tours.

 

Reprenons.

 

« Haha » sonne comme un gag, un défi potache, rappellerait à certains tel groupe de musique pop norvégien (l’éditeur ne désapprouve pas, assure qu’il mérite une écoute attentive) mais, comme le sous-titre le souligne, c’est un mot, un vrai, un substantif masculin oublié certes mais attesté dans des époques lointaines, signifiant la surprise, le ravissement, la rencontre de la beauté, à un moment précis de l’histoire de l’architecture, de notre histoire occidentale.

 

À chaque livraison, une vignette gravée, dessinée, vous accueille au centre de la couverture, création ou emprunt (Eugène Viollet-le-Duc, par exemple).

 

L’éditeur, en pied, s’imprime en phonétique, entre crochets : [eklyz].

 

Il s’agit bien de la rencontre d’une beauté poétique frôlant l’évanescence où tout est pensé, choisi, pour accompagner sept syllabes (no 2, Jørn H. Sværen, traduit du norvégien – tiens tiens –, par E. Reymond), onze (no 1, Arnaud De Paepe) ; Claude Royet-Journoud paraît prolixe pour « L’Étreinte », neuf, dix vers aux interlignes mesurés, aux ital. et rom. soigneusement posés. Le paratexte en quatrième page comporte alors plus de signes pour l’auteur, l’illustrateur, l’achevé d’imprimer, le dépôt légal ; et une ligne indiquant « Revue bimestrielle. Prix à l’unité : 2 €. Abonnement (12 numéros) : 20 €. »

 

Le numéro quatre fait éclater ces principes : douze pages sont accordées à Nicolas Millet, même une illustration supplémentaire, cousues fort délicatement. Mais ce n’est guère plus onéreux.

 

La modicité du prix paierait à peine le timbre, une enveloppe. Quant au travail, n’en parlons pas. D’aucuns trouveront l’entreprise absurde, d’autres apprécieront la belle simplicité, en déploreront la fragilité. Les titres cités ci-dessus sont des revues solides : haha paraît au risque de la perte, de l’oubli entre d’autres pages, l’écornage fatal, la pliure assassine. On y sent une détermination et un grand sens de l’occupation poétique de la page. Le peu de matériau à manipuler rend risqué la réussite : c’est ici maîtrisé de bout en bout. Et de bon augure. Emmanuel Reymond nous fait ici des gammes, pose sa carte de visite pour une ambition plus grande : devenir éditeur. Déjà sont parus trois livres de lui-même, Dasper André Lugg et Harri Veivo ; Caen, Strasbourg, Saint-Gilles en Belgique ou Marseille l’ont accueilli pour des rencontres, lectures. Alors, ne rions pas, laissons-nous emporter. Nous pourrons dire « on l’a connu tout petit ».

 

Yannick Kéravec

 

Haha nos 1, 2, 3, 4, février, avril, juin, août 2025.

Le no 5 est paru en avril 2026.