« Au fil des livraisons

R de revues : K comme Klak

 

Avez-vous connu R de Réel, merveilleuse revue proposée par Raphaël Meltz et Lætitia Bianchi, avant Le Tigre ?
Elle proposait un programme alphabétique qu’elle a tenu au gré de 24 numéros.
Vingt ans plus tard, l’ami François Bordes se propose un tel programme appliqué aux revues dont il extraira, dans les semaines, les mois qui viennent un thème, un mot, une notion… pour contrer les confinements intellectuels.

Onzième livraison, avec la lettre K : Jef Klak

 

 

Au Pays-Bas, la semaine dernière, des émeutes ont éclaté contre les mesures de couvre-feu. Jef Klak, en flamand, signifie l’homme quelconque, monsieur Dupont ou madame Michu. L’homme de la rue, cette rue que, certains jours de cet hiver, nous peinons parfois à reconnaître.

 

Valérie de Saint-Do avait présenté dans La Revue des revues le premier numéro de Jef Klak, fruit papier, numérique et musical du collectif Marabout. Cette « revue d’exploration de la pensée et revue de création [1] » se présente comme un grand format au graphisme d’explosante-fixe, accompagné d’un CD. Ceux qui ont connu L’Autre journal, Geste, Vacarmes ou Tic-tac retrouveront là cette même rage et volonté de confronter graphisme, écriture, critique politique et luttes sociales – avec le constant souci de « ne pas redire ». L’inventivité de la revue saute immédiatement aux yeux. Il y a bien une façon Jefklakienne de traiter certains sujets, une façon de les voir, de les présenter et de les intégrer dans le mouvement général d’une critique globale.

 

La dernière livraison s’intitule « Terre de feu » et parle des incendies passés, présents et à venir – en se plaçant dès le début sous le signe de Jack London et de Malcolm Lowry. Les terres de feu sont innombrables : volcans, forêts, brûlis, conflits, peaux et nerfs… Ardente question du feu et de l’incendie qui dévorent, détruisent, anéantissent. Brasiers qui parfois font basculer l’histoire. Yves Pagès revient par exemple sur l’incendie du Reichstag, rappelant que son auteur, Marinus Van der Lubbe, n’était en rien un « pantin » comme voulurent le présenter les propagandes nazies et staliniennes. À partir d’extraits du carnet de route de ce hobo révolutionnaire, Pagès retrace l’évolution d’un communiste révolutionnaire « qui s’espérait torche éclairante [2] ».

 

Parmi les nombreux articles de ce numéro crépitant, signalons en particulier l’article consacré aux « collèges Pailleron » de sinistre mémoire [3]. Alexane Brochard rappelle le lancement de ce type de bâtiments aux structures métalliques trop légères, construits industriellement, à la hâte et en nombre, souvent dans les quartiers populaires, entre 1964 et 1973. Pour respecter délais et budgets, des dérogations avaient été octroyées pour abaisser le niveau de sécurité. On accepta une durée de quinze minutes pour « la résistance au feu de l’ossature et du gros œuvre ». À Paris, dans le XIXe arrondissement, au collège de la rue Pailleron, en février 1973, une corbeille de papier enflammée provoque un incendie qui fait s’effondrer le bâtiment. La structure métallique n’a pas tenu. Les poteaux métalliques fondent à toute vitesse, tout s’effondre en une vingtaine de minutes. Vingt morts, seize enfants, quatre adultes. « Les constructions industrialisées ne sont pas seulement laides et pauvres, elles sont meurtrières » écrit Antoine Prost. En octobre 2019, une école Pailleron flamba, incendiée par des adolescents lors de violences urbaines. Comme en 1973, on accusa d’abord les enfants incendiaires, avant de reconnaître que le bâtiment était dangereux en lui-même – et même impossible à rénover. Sur les 57 collèges de type Pailleron, 20 furent ainsi détruits par les flammes, heureusement sans faire d’autres victimes. Comme le dit justement Alexane Brochard, « la proportion fait froid dans le dos » et l’on songe avec effroi à la logique glaciale qui aboutit à transformer des lieux d’éducation en « terres de feu ».

 

 

François Bordes

 

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[1]. Valérie de Saint-Do, « Jef Klak », La Revue des revues, n° 53, 2015, p. 127-128. https://www.entrevues.org/rdr-extrait/jef-klak/

[2]. Yves Pagès, « La véritable histoire de l’incendiaire du Reichstag. Complots stalino-nazis contre un chômeur », Jef Klak, p. 170-178. Voir aussi Marinus Vand der Lubbe, Carnets de route de l’incendiaire du Reichstag traduit du néerlandais par Hélène Papot, préfacés et annotés par Yves Pagès et Charles Reeve, Paris, Verticales, 2003.

[3]. Alexane Brochard, « Quinze minutes chrono. Constructions Pailleron, le choix des écoles inflammables », Jef Klak, p. 80-85.


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