« Au fil des livraisons

R de Revues : Y comme Yusim, mille autres revues et un départ

 

Avez-vous connu R de Réel, merveilleuse revue proposée par Raphaël Meltz et Lætitia Bianchi, avant Le Tigre ?
Elle proposait un programme alphabétique qu’elle a tenu au gré de 24 numéros.
Vingt ans plus tard, l’ami François Bordes se propose un tel programme appliqué aux revues dont il extraira, dans les semaines, les mois qui viennent un thème, un mot, une notion… pour contrer les confinements intellectuels.

 

Vingt-cinquième  livraison, avec la lettre Y : le départ de Jacques Munier et le surgissement de Sismographie des luttes.

 

À l’heure d’achever cet abécédaire, impossible de ne pas signaler deux événements majeurs dans la vie du monde des revues. L’un est un départ, l’autre un  surgissement.

 

Jacques Munier dans son émission « À plus d’un titre » par Georges Seguin

 

Départ. Avec élégance et discrétion, le merveilleux Jacques Munier vient de tirer sa révérence du service public de la radio pour lequel il travaillait depuis près de quarante ans. De sa voix ronde et chaude, il avait donné aux revues une place essentielle dans ses émissions et son indépassable Journal des idées. À l’affût de tout ce qui se passait dans la vie des idées, l’ami Jacques signalait chaque matin telle parution, tel article, tel ouvrage, parfois ardu, inconnu ou difficilement visible mais toujours stimulant et poussant à réfléchir, à ne jamais s’endormir sur l’édredon des idées toutes faites et des prêts-à-penser.

 

Jacques Munier avait confié à l’ami André Chabin une chronique radiophonique des revues. C’est ainsi que le vendredi 30 avril 2010 avec Marlène (Soreda) et Jacques (Damade) nous nous retrouvâmes arpentant les couloirs circulaires de la Maison de la radio, blaguant pour dissimuler nos chocottes. Vincent Pélissier, le directeur de Fario, retenu par Serge Airoldi au Salon du livre de Dax, nous avait demandé d’aller causer à sa place dans « À plus d’un titre ». Revuistes dévoués, nous acquiesçâmes et nous retrouvâmes joyeusement en bas de la maison de la Radio – drôlement impressionnés : Marlène et moi rasions un peu les murs de verre tandis que l’ami Damade prenait cet air gascon qui lui va si bien. Nous avions scrupuleusement respecté les indications de  Céline Leclère : passer par l’entrée principale de la Maison de Radio France (dite porte A), côté Seine. Dans le hall, prendre un des deux ascenseurs jusqu’au 6étage ; rejoindre le bureau 6266 dans le couloir de droite en sortant de l’ascenseur, sur la droite. Et puis, nous fûmes délicieusement reçus, tout se passa comme dans un rêve. Après le bureau 6266, nous rejoignîmes le studio 167. Nous étions venus présenter la revue Fario en  tâchant d’expliquer les caprices, sauts et gambades de la truite de papier. Munier nous avait accueillis merveilleusement, nous permettant de comprendre un peu mieux ce que nous trafiquions.

 

Alors, nous allons regretter de ne plus entendre chaque matin ta voix grave et profonde parler de sujets profonds et graves. Nul doute, cher Jacques, que tu poursuives le combat ailleurs et autrement. Il n’empêche, tu vas nous manquer, toi qui nous signala tant d’inventions, d’idées et de surgissements.

 

Et parmi les plus récents surgissements, l’extraordinaire « Sismographie des luttes » marque un tournant dans le regard porté aux revues et à leurs mondes complexes, multinlingues et infinis [1]. Depuis 2015, l’Institut national d’histoire de l’art (Inha) travaillait à un programme de recherche « Art global et périodiques culturels » qui visait à recenser et étudier plus de mille « périodiques culturels non-européens, revues critiques et culturelles produites en dehors de l’Europe, ou en situation diasporique, aux 19e et 20e siècle [2] ». Le résultat est un impressionnant portail mondial des revues [3], recensant, décrivant, analysant, cartographiant et indexant des revues aux thématiques diverses et d’une richesse infinie. Yusim, « revue militante lancée par le moine poète bouddhiste Hang Yong-un » côtoie Al-Moktabas, Le Réveil canaqueou L’Étudiant noir.

 

L’écrivaine et historienne d’art Zahia Rahmani en a tiré l’exposition vidéo « Sismographie des luttes, vers une histoire globale des revues critiques et culturelles » présentée à Beaubourg. Des milliers de revues du monde entier surgissent ainsi au plein jour de la circulation numérique. Le portail documentaire est d’une richesse et d’une qualité époustouflante et l’on passe de revues et en revues, de découvertes en découvertes. L’exposition a pris fin cette semaine mais le Portail est ouvert et l’on peut retrouver le passionnant entretien de Zahia Rahmani avec Matthieu Potte-Bonneville [4] et lire les deux volumes publiés aux Nouvelles Éditions Place. Avec ce projet, un bond décisif a été fait dans la connaissance de l’histoire globale, et décoloniale, des revues.

 

Départ, surgissements, le monde des revues se transforme, évolue, persiste et signe – en attendant de se retrouver au Salon de la revue du 15 au 17 octobre prochains !

 

 

François Bordes

 

 

RETROUVEZ ICI TOUTES LES LIVRAISONS DE L’ABÉCÉDAIRE

 

Ent’revues vous propose de revoir la rencontre du 29 avril 2021 autour de Sismographie des luttes.

 

 

[1]. https://www.centrepompidou.fr/fr/programme/agenda/evenement/2ZJm8Cn voir https://www.entrevues.org/surlesrevues/sismographie-des-luttes/

[2]. https://www.inha.fr/fr/recherche/le-departement-des-etudes-et-de-la-recherche/domaines-de-recherche/histoire-de-l-art-mondialisee/art-global-et-periodiques-culturels.html

[3]. https://sismo.inha.fr/s/fr/page/welcome

[4]. https://www.centrepompidou.fr/fr/magazine/article/mille-revues-critiques-pour-une-pensee-anticoloniale

 

 


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