« Au fil des livraisons

Trajectoires

 

À première vue, le troisième numéro de L’Incroyable, sorti en octobre dernier, ne paye pas de mine : un format magazine au mieux épais, au papier glacé et à la typographie quelque peu surannés, avec en couverture la fausse dentition, le regard fixe et la casquette bleue de Nicole Eisenman… À première vue, oui, tout cela paraît un peu douteux, un peu lourd, un peu dingue. Mais comme dans bien des circonstances, les apparences sont trompeuses. Trompeuses, mais significatives : car L’Incroyable, c’est bien du lourd, c’est bien un objet qui n’est pas (ou n’est plus, ou n’a jamais été) conforme ; c’est bien le récit d’une autre époque qui, pourtant, remonte jusqu’à nous pour révéler quelques fondements de la contre-culture. Une pensée aux contours multiples, parfois flous et poreux, qui prend racine dans la génération des baby-boomers pour se diluer, se fondre, se complexifier et s’étendre dans les mouvements queer des années 80. Toute une histoire.

 

À première vue, le projet de L’Incroyable est assez simple : aller à la rencontre d’un artiste, en l’occurrence la plasticienne Nicole Eisenman, pour évoquer avec lui sa jeunesse, et pour mieux plonger le lecteur dans les origines et les arcanes d’une culture homosexuelle, où se mêlent les expressions alternatives, du readymade au fanzine, en passant par la bande-dessinée graphique. Au-delà de nous placer au cœur de la genèse de l’artiste, ce numéro trace des trajectoires, où le parcours éminemment individuel d’une intentionnalité en gestation vient s’inscrire dans le collectif d’une époque et dans la durée d’un mouvement, qui se réinvente au fur et à mesure de ses intégrations et de ses interrogations sur la société.

 

Stonewall Inn, 1969, par Diana Davies (NYC Public Library)

L’Incroyable a ceci de captivant de faire œuvre historiographique, en connectant les différentes échelles de l’histoire pour nous mener de Scarsdale, au début des années 80, jusqu’à la France marquée par les débats autour de la loi Taubira, des collections de zines, queer, queercore, punk et anarchistes créés en réaction à la présidence de Ronald Reegan, aux jeunes années de Denis Cooper, l’auteur de la sublime pentalogie romanesque consacrée à son ami bipolaire George Miles, des émeutes de Stonewall à New York en 1969, origines des mouvements gays et lesbiens, sur fond de prostitution, de mafia et de pauvreté, jusqu’à l’émancipation de lycéens en quête d’identité face à une société bourgeoise et patriarcale dont ils ne comprennent pas les orientations : celle d’une génération X, parfois aussi anonyme que la croix qu’elle affiche, mais qui montre l’émergence d’une culture postmoderne, non pas uniquement contemplative et dépressive, mais déjà revendicative. Aucun sujet n’est omis : la sexualité, la violence, la drogue, le féminisme, l’engagement politique, le sida, la pornographie, mais aussi (et surtout) la recherche d’expressions artistiques ambitieuses, bousculant les codes établis. Tous ensemble tracent des faisceaux, de sens, de tentatives et de traces.

 

À première vue, ce troisième numéro de L’Incroyable ne paye pas mine, disions-nous. Il est toutefois aussi protéiforme que la complexité qu’il tente de décrypter : entretiens, extraits de roman, bande-dessinées, documents d’archive, noir, blanc et couleurs criardes sont convoqués comme pour faire le panorama des tons et des idées. Cette diversité des modes de discours, parfois déstabilisante et imposant une lecture méandreuse, est peut-être le meilleur signe d’un courant en ébullition qui continue, certainement, de nous éclabousser de sa force et de son impertinence.

 

Frédéric Gai

 

À lire : les recension des numéros 1 par Anthony Dufraisse & 2 par Jérôme Duwa

 


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