L’énergie de Hocquard

Jean-Jacques Hocquard, né en 1941, vient de mourir en Bretagne. Fidèle inconditionnel du Salon de la revue, il a porté une infinité de projets dont la formidable aventure de La Parole errante et donné forme à sa fidélité à l’œuvre d’Armand Gatti. Nous lui rendons ici hommage. 

 

Salon de la revue 2024 © Ent’revues/Lou-Andrea Gachot Coniglio/STUDIO MICHEL

 

Lorsqu’un camarade disparait, soudain, s’impose à l’esprit une image qui surgit avec une forme d’évidence. Pour chacun elle sera différente et pourtant, le plus souvent, elle contient quelque chose de profondément vrai, juste. Quelque chose qui relève de la synthèse, de la manière dont s’affirment une personnalité et un corps. Et alors que nous apprenons la mort de Jean-Jacques Hocquard, immédiatement, une image vient à l’esprit. Lui, assis – au Salon de la revue, au Marché de la poésie par exemple –, dans une posture étonnante, avec une manière de se tenir.

 

il était assis, un peu penché en arrière, mais légèrement tendu en avant, dans une sorte de repli ouvert, paradoxal. Et on sentait une chaleur, un accueil, une ferveur bien étonnants dans cette manière physique, dans ce sourire. Une malice et une camaraderie assez rares. Il y avait sans doute dans cette attitude quelque chose venue de sa jeunesse militante, de ses engagements, de cette expérience de faire des choses ensemble, avec des hommes et des femmes pour autre chose que soi-même. C’était lutter contre la guerre d’Algérie ou celle du Vietnam, militer dans un syndicat étudiant, faire du théâtre, se frotter aux politiques, au Ministère… Et même créer une revue éphémère – Calliope en 65 –, avant de tomber dans le monde du théâtre, d’être saisi par la poésie et de faire une rencontre absolument fondatrice.

 

Car oui, pour nous, Jean-Jacques, que nous connaissions au travers de ses activités de revuiste, n’était pas un homme seul, univoque. C’était un homme qui en portait un autre avec lui. Non pas comme un poids mort, mais comme un frère fantomatique et bienveillant : Armand Gatti. Nous ne raconterons pas leur rencontre, leur affection, le grand partage que fut leur vie de théâtre ensemble. Ce compagnonnage, Jean-Jacques l’avait raconté moult fois, par exemple au Salon de la revue pour le centenaire de Gatti, et l’offrait en partage avec une folle énergie et une immense générosité.

 

Car s’il a créé et porté ses archives, s’il a animé une splendide revue – AG Cahiers Armand Gatti – animée par Catherine Brun et Olivier Neveu, s’il a imaginé et mis en place La Parole errante à Montreuil au mitan des années 80, c’est toujours avec et pour les autres. Toujours porté en avant par des confraternités, des affections, des engagements fidèles. C’est une des choses que l’on sentait illico en parlant avec lui – et des trucs les plus simples : combien de stands au Salon ? qui vient ? tu payes quand ? (en retard mais avec tant de drôlerie), dans quel ordre on place ? à quelle heure on débarque ? ils vont encore apporter des bières… – ce sentiment d’être une bande, de se sentir en terrain familier.

 

C’est une chose que l’on trouve avec les gens qui font de revues, qui s’engagent à corps perdu, avec une force dont on se demande toujours d’où elle vient… Et bien probablement de la vie, des raisons qui nous font être ensemble, des beautés et des idées auxquelles on croit ! Quel meilleur exemple que celui de Jean-Jacques Hocquard ? On dirait presque aucun. Fidèle du Salon de la revue, on le retrouvait chaque automne à l’angle du stand collectif qu’il organisait, au milieu de l’allée centrale, sur la gauche… Il venait avec AG Cahiers Armand Gatti, toujours là, toujours présent. Devisant inépuisablement, avec une lueur pétillante dans le regard et une patience inépuisable. Sur le stand de La Maison des écritures et des revues, il avait réuni des revues énergiques et turbulentes : Panthère Première, Jef Klak, PD La revue, Revue Z, Zélium

 

C’est le coin de ceux qui veulent faire entendre leurs voix, qui font irruption dans le champ, qui s’organisent autrement… On y trouve l’énergie de la militance, d’une indignation, d’un refus… Et puis aussi une obstination à faire, à relier les gens qui font les revues, à créer une communauté… C’est cette énergie qu’il mettait au service du collectif envers et contre tout – contre le réel, contre l’inertie, contre sa maladie… Pour être les deux pieds dans la vie, pour continuer à faire, à organiser… Car disons-le, c’était quelqu’un qui savait organiser – le théâtre, l’engagement, la maison, les archives… –, qui savait rendre possible ce en quoi il croyait, ne cédant jamais à l’inertie du réel et de nos existences limitées. Quelqu’un qui avait l’énergie du rêve de faire mieux, avec des gens qu’on aime. Au téléphone, préparant le dernier Salon, il restait discret sur sa santé : « je ne serai pas là en octobre, je suis convalescent, mais les jeunes vont se bouger, on ne prendra que deux stands, il faut bien, moi, je viendrai l’année prochaine… »  C’est rare cette vitalité généreuse, cette obstination à faire bien, à donner de son temps et de sa force. Et ça nous rappelle que ça vaut le coup : ça nous manquera !

 

Hugo Pradelle 

 

On pourra lire aussi le texte de Jean-Pierre Thibaudat sur son blog  Mediapart.